Avec ce nouvel épisode, Doctor Who t’embarque dans de folles aventures au cœur d’un Sheffield envahi par des araignées géantes. Une histoire science-fictionnelle et émouvante qui vient délivrer un message anticapitaliste en faveur d’une justice environnementale. Arachnophobes, s’abstenir !

 

« You see, Doc, the thing about grief is it needs time. »

 

Alors que notre joyeuse compagnie – désormais officiellement baptisée « Team TARDIS » – retourne enfin à Sheffield (après quelques imprévus), il semblerait que sa population d’arachnides ait subi de minimes changements. La Doc s’apprête à dire adieu à ses compagnon-ne-s avec toute la mauvaise volonté du monde. Mais Yaz met fin à ses souffrances en les invitant pour un thé (comme des envies de revoir toutes les saisons de Downton Abbey, subitement). Avec surprise, Ryan réalise que Yaz est en fait sa voisine, il et elle vivent à quelques mètres l’un de l’autre dans les logements sociaux de Park Hill. Graham, lui décide de retourner dans sa maison, où il n’a pas remis les pieds depuis la mort de Grace.

Ryan et la Doctoresse font donc la connaissance de la famille de Yaz, chaleureusement accueilli-e-s par son père et sa sœur. Rapidement, la policière rejoint sa mère, qui vient de se faire renvoyer de son travail de directrice générale d’un hôtel sur le point d’ouvrir. Najia Khan (Shobna Gulati) a en effet assisté à une discussion que le businessman Jack Robertson (Chris Noth) ne désire pas ébruiter. L’Américain, méprisable, est un double trumpesque incarnant concomitamment tous les épouvantables entrepreneurs capitalistes de notre planète. L’homme détient des chaînes d’hôtels et de nombreuses sociétés et, ça reste entre nous, je suis à peu près sûre que le mot « productivité » est tatoué sur sa fesse droite.

Doctor Who, saison 11, épisode 4, écrit par Chris Chibnall, réalisé par Sallie Aprahamiani, 2018. © BBC Studios

Non loin de chez Yaz, la Doctoresse et Ryan font la rencontre de l’arachnologue Jade McIntyre (Tanya Fear), alors qu’il et elle tentent de rapporter un colis à une voisine. Cette dernière est aussi la collègue de Jade, inquiète de ne pas avoir de ses nouvelles. Lorsque le groupe pénètre dans l’appartement apparemment déserté, il est accueilli par une multitude de toiles d’araignées. Deux options : soit la voisine a les pires skills planétaires en matière de ménage, soit quelque chose cloche au sein de l’écosystème arachnéen du Yorkshire du Sud. Je te laisse deviner ! La jeune femme est retrouvée momifiée dans son lit. En cause ? Une araignée géante. Cette situation singulière n’est pas isolée, puisque Graham en rentrant chez lui constate des phénomènes similaires.

La scientifique spécialiste des arachnides est bien au fait des changements étranges dans les comportements de son sujet d’étude. Dans son laboratoire, elle a d’ailleurs stoppé ses recherches pour cette raison. Et sache-le, tous les chemins mènent à Rome, où en tous cas aux origines des conséquences désastreuses de l’idéologie capitaliste. La Doctoresse découvre l’épicentre du phénomène, qui n’est autre que l’hôtel de Baby Trump. Ryan, Graham, Jade et la Doc rejoignent donc Najia et Yaz, et comprennent bientôt que le bâtiment grouille d’araignées disproportionnées qui cherchent à en faire leur repère. Ils et elles sont bloqué-e-s et contraint-e-s de trouver une solution pour s’échapper. Grâce à un peu de science, de déduction et d’ingéniosité, le mystère est résolu : l’hôtel a été construit sur un lieu reconverti, une ancienne mine de charbon. Et au cœur des tunnels situés sous le bâtisse, l’une des entreprises de Robertson dédiée à l’évacuation de rejets industriels – dont ceux du labo de Jade McIntyre – avait utilisé le site comme décharge, afin de rentrer dans ses frais. Résultat : des araignées mutantes. À Sheffield ! Make sense. Le but est donc pour la Team TARDIS de les attirer et de leur offrir une mort digne. Un geste d’empathie que ne permet pas Trumposorus à la mère des araignées déjà mourante, qu’il tue d’une balle, malgré les objections de la Doctoresse.

Retour à la case départ : les adieux. Mais en fait, pas vraiment. Ces aventures dignes d’un film de série B ont fini de convaincre Yaz, Graham et Ryan. Regagner leur vie ordinaire n’est pas envisageable, l’heure est au voyage spatio-temporel !

 

Food for thoughts

De semaine en semaine, cette nouvelle saison de Doctor Who ne cesse de m’interpeller. Le travail d’écriture d’abord est particulièrement appréciable. On peut sentir la construction progressive d’un ensemble, d’un véritable univers dont il est nécessaire d’instaurer les prémices, bien qu’il s’agisse à chaque fois de standalones. Si les histoires sont distinctes et font que le spectateur ou la spectatrice qui zappait par là est en mesure de comprendre ce qu’il se passe, les arcs narratifs des protagonistes principaux, eux, sont élaborés sur l’entièreté de la saison. Il s’agit du fil rouge. Ainsi, « Arachnids in the UK » nous permet d’en savoir davantage sur l’existence de Yaz. Des niveaux de complexité sont ajoutés à cette jeune femme que l’on savait intelligente, déterminée, et aussi très frustrée par sa vie. Mais Chris Chibnall (au scénario) n’en oublie pas Ryan et Graham pour autant. Tous deux sont affectés par le décès de Grace, et pas question pour la série de mettre cela sous le tapis. Progressivement, Ryan comprend avec plus de nuances son rapport à Graham, qu’il accepte comme part intégrante de sa famille. Le conducteur de bus, lui, tâche d’accepter la disparition de son aimée.

Doctor Who, saison 11, épisode 4, écrit par Chris Chibnall, réalisé par Sallie Aprahamiani, 2018. © BBC Studios

Ce qui m’amène à la réalisation de cet épisode, qui est à mon sens l’une de ses grandes réussites. Derrière la caméra, Sallie Aprahamian nous propose une mise en scène simultanément empreinte des influences de l’horreur des 50’s – genre adepte des créatures géantes – et de la tradition du drame familial. Elle filme les araignées comme elle filme les humain-e-s, dans leur perte de repères, leur quête d’un chez-soi, leur incapacité à communiquer. C’est beau, incroyablement touchant et un poil antipodal. Alors que l’on s’attendrait à un rythme effréné reposant sur l’action, « Arachnids in the UK » s’attarde. Il nous présente des écosystèmes perturbés par les actions d’autrui, en essuyant les retombées de plein fouet. Les différents éléments clés du scénario sont en fait les bouleversements subis par ces écosystèmes à l’échelle individuelle – les personnages, les araignées – et à l’échelle collective – la Terre. Ce parallèle, entre animaux humains et non-humains, est aussi personnifié par la Doctoresse. « Whatever happened, there are living, breathing organisms out there and we treat them with dignity », rétorque-t-elle au businessman à la gâchette facile. Il y a toujours eu chez la gallifreyenne un penchant antispéciste, mais clairement, avec ce relaunch, le message va plus loin. La morale se rapproche de l’« empathie enchevêtrée » théorisée par la professeure Lori Gruen. Les implications désastreuses de la post-industrialisation mais aussi de la gentrification sont clairement dénoncées. Et tout cela permet de faire un constat incontournable : la (re)politisation active de Doctor Who.

Doctor Who, saison 11, épisode 4, écrit par Chris Chibnall, réalisé par Sallie Aprahamiani, 2018. © BBC Studios

Non pas que le show ait un jour été apolitique, mais dans cette nouvelle saison, son engagement s’ancre définitivement dans une actualité inéluctable. La fabrication des « méchants » dans les quatre premiers épisodes est fascinante. Chacun incarne un concept ou une idéologie. Dans « The Woman Who Fell to Earth », Tzim-Sha figure la culture militariste et impérialiste ; dans « The Ghost Monument », on découvre les effets de cette culture, mais aussi la masculinité toxique avec Epzo ; dans « Rosa », Krasko représente le racisme et le fascisme. Ici, Jack Robertson symbolise le capitalisme et ses répercussions écologiques. Pas étonnant ainsi que ces rôles paraissent quelque peu désincarnés. La Doc et ses compagnon-ne-s luttent donc littéralement contre les maux du monde, à travers le temps et l’espace. Et cela a un impact direct sur le ton de la série : celui-ci est sombre, concret. Les combats menés par les personnages résonnent trop fortement avec nos quotidiens pour nous permettre d’en rire complètement, même si le tout est ponctué de touches de légèreté chères à la production anglaise. Mais ne cède pas au nihilisme. Car face à l’effondrement des démocraties et à la déperdition de l’environnement,  Doctor Who semble tenir en ses mains un rayon bienfaiteur. Une lumière salvatrice éclairant le bout d’un tournevis sonique comme autant d’espoir porté par les héros et héroïnes du quotidien. Celles et ceux qui ne se soumettent pas et choisissent consciemment de lutter. « Be sure. »

 

En vrac :

  • On aime la mère de Yaz, Najia, et sa badasserie authentique.
  • Yaz + Doctoresse = amour pour toujours.
  • Merci à Jodie Whittaker pour son interprétation tout en nuances.
  • « Am I being weird? I’m trying to do small talk. I thought I was doing quite well. »
  • The Teenage Mutant Ninja Spiders.
  • Je sais que c’est un peu dans la tradition de Doctor Who de balancer des infos importantes sans se retourner, mais… comment ça, la Doc avait des sœurs ? Elle était une sœur ? Est-ce que cela veut dire que la Doc a eu un cycle de régénérations avant la série originale ? Ou est-ce que c’est en lien avec le ou la « timeless child » ? Mon ascenseur émotionnel vient de s’écraser.
  • Les scènes où Graham sent la présence de Grace dans leur maison sont magnifiquement filmées.
  • « You can’t be president if you fire Yaz’s mum! » Seems about right.
  • La grande faiblesse de cet épisode est son manque de résolutions : celle des araignées, qui sont supposées avoir une mort digne (rien n’est vraiment montré et on ne sait pas ce que cela implique concrètement), mais aussi ce qu’il advient du personnage de Robertson – peut-être cela est-il volontaire, puisqu’on le sait, des hommes tels que lui bénéficient d’une impunité à toute épreuve.

 


Le quatrième épisode de Doctor Who, saison 11, a été diffusé sur France 4 le jeudi 1er novembre 2018 à 22h45 en VOST.