À l’instar de la rue, des espaces culturels, privés et institutionnels, l’école – dans notre cas publique – est le théâtre des mêmes enjeux de pouvoir et de manifestations des oppressions. Le corps des filles, à l’école comme ailleurs, reste soumis aux bons vouloirs des garçons.

 

[Raphaëla est assistante d’éducation dans le public. Depuis décembre 2018, elle tient cette rubrique, alimentée par son expérience personnelle et des recherches liées à son milieu professionnel.]

 

Partie 1 : dans la cour de récréation

Depuis peu, des chercheurs-ses se penchent sur la question du sexisme à l’école, par l’exemple – criant de pertinence – de la cour de récréation. Cet espace à ciel ouvert fait partie des lieux qui soulignent les comportements, mises à l’écart et discriminations. Alors, comment le sexisme se manifeste-t-il dans un endroit supposé gommer les inégalités et offrir les mêmes chances aux enfants, peu importe leur genre, leurs origines socio-économiques et leurs différences ?

Dans les textes, l’institution promeut depuis 1973 l’« éducation à la vie sexuelle et affective » des élèves, dans le cadre de leur formation à la citoyenneté. Leur donner des outils pour lutter contre les préjugés et leur laisser la possibilité de penser autrement, voilà ce que le papier promet. Pourtant, dans les faits, l’École et ses acteurs-rices sont souvent désarmé-e-s face à des comportements violents et discriminants entre élèves : pas assez de personnel, de ressources et de temps pour les former à la citoyenneté, au respect et à la tolérance.

Si les établissements dépendent de facteurs qui les dépassent (textes officiels et budgets), ils détiennent aussi une part de responsabilité dans le sexisme puisqu’ils sont notamment décisionnaires de la manière dont l’espace est organisé. Il s’agit bien souvent d’installer dans les parties centrales des cages de foot ou des paniers de baskets, des sports qui sont majoritairement pratiqués par les garçons, et auxquels, à l’école, les filles ont beaucoup de mal à s’intégrer. Elles ne sont pas assez fortes, trop féminines, pas assez rapides, trop superficielles ; toutes les excuses sont bonnes pour les destituer de leur droit à s’approprier la cour. Les espaces implicitement alloués aux filles sont ceux des marges : les bancs, là où elles sont sagement assises, le CDI, là où elles sont silencieuses, et les toilettes, là où elles sont coquettes. Les différents établissements que j’ai fréquentés convergeaient tous vers le même constat : les infrastructures propres à l’école ne permettent pas de lutter contre le sexisme et tendent à le renforcer.

Édith Maruéjouls travaille sur la division genrée de l’espace, notamment par le biais des loisirs. Ainsi, pour favoriser la mixité dans la cour de récréation, il faudrait encourager les filles à s’imposer sur le terrain, ce qui requiert un travail de pédagogie et de dialogue avec les garçons, qui tendent à déserter la cour quand elles osent s’y aventurer. L’autrice explique que : « À partir de l’adolescence, on identifie les lieux et espaces comme spécifiquement masculins ou féminins (rarement mixtes). On apprend aux garçons à investir l’espace public, les filles, quant à elles, sont “reléguées” à l’espace privé et une majorité d’entre elles décroche de l’espace public. » De nombreuses conséquences découlent de ce constat : les filles ne se sentent pas légitimes à investir l’espace et ne s’engagent pas au sein des établissements comme le font les garçons. Si elles sont plus souvent déléguées et élues au sein des institutions (des rôles d’attention et d’écoute), elles sont sous-représentées dans les associations sportives et dans les projets sportifs interétablissements qui ont souvent lieu autour des jeux de ballon. En outre, l’injonction du sport à l’école ne passant qu’à travers une poignée d’activités stéréotypées, les conséquences du sexisme ne touchent pas seulement les jeunes filles mais chaque personne ne pouvant prétendre correspondre à l’idéal de la virilité hégémonique très grandement souligné par les sports en question. Ainsi, les garçons considérés comme efféminés ou fragiles, ceux en surpoids ou encore les personnes qu’ils supposent être homosexuelles ou trans* sont rejeté-e-s. En effet, l’entre-soi dominant des adolescents cisgenres hétérosexuels est porteur de préjugés et d’amalgames, bien souvent issus des caractéristiques déjà reprochées aux filles, telles que la délicatesse, la superficialité, la douceur, etc. Malgré d’importants efforts pédagogiques autour de la tolérance et notamment contre l’homophobie, la cour de récréation reste un lieu très douloureux pour les garçons en dehors des codes de la virilité. La transidentité demeure taboue, malgré l’ajout de la lutte contre la transphobie à la circulaire de septembre 2018, et les personnes informées et bienveillantes envers les enfants concerné-e-s sont souvent obligées de mettre en place une pédagogie et une écoute officieuse. Bien entendu, l’attitude qu’adoptent les filles à l’école n’est pas innée et est le fruit de leur socialisation et de leur éducation. Formées à être calmes et silencieuses, polies et douces, elles sont depuis l’enfance en retrait dans les espaces collectifs.

La chercheuse Sophie Ruel démontre que dès l’élémentaire, l’espace est divisé de manière genrée. Kevin Diter, chercheur lui aussi, souligne que ceci est visible dès la maternelle : les petites filles sont encouragées à faire part de leurs sentiments, à rester statiques et à pratiquer des jeux calmes, tandis que les petits garçons sont orientés vers des jeux mobiles et déjà, la dissimulation de leurs émotions. Il souligne que contrairement aux idées reçues, la cour de récréation n’est pas un lieu sans organisation ni hiérarchie : « au milieu [de la cour], il y avait une sorte de préau où on pouvait jouer au foot. Ce préau-là c’était le coin des CM1, CM2, des garçons ». Il précise d’ailleurs que cette hiérarchie a lieu sur de multiples critères et oppressions : le genre, l’appartenance aux normes esthétiques mais aussi l’âge et la popularité (cette dernière étant grandement dépendante des précédents).

Si des établissements ont mis en place des initiatives pour lutter contre le sexisme, celui-ci demeure un problème fondamental de société auquel la plupart des effectifs pédagogiques ne réussissent pas à faire front.

 

Pour aller plus loin


* L’école est un lieu rigide et binaire au sein duquel les personnes concernées par la transidentité peinent à s’épanouir en raison d’un cadre institutionnel fermé et d’un manque d’éducation et d’information des personnels encadrants. La transphobie étant un sujet à part entière, elle sera traitée indépendamment au cours d’un prochain article.