L’Angelo Caduto ne date pas de l’époque de Géricault. À l’origine, il s’agit d’une peinture à l’huile de Roberto Ferri, un peintre italien contemporain qui a commencé sa carrière à l’aube du XXIsiècle. L’utilisation de la peinture à l’huile et des codes baroques rendent flou le cadre temporel de cette œuvre, et l’on pourrait se demander si de tels emprunts ont un véritable sens de nos jours. Comment donc situer la limite entre la prévalence du passé dans une œuvre et l’imitation passéiste stérile ?

 

Un peintre contemporain sans l’être

Fixant l’abîme, Lucifer déchu semble jeter un regard humilié, perplexe, ou arrogant. Ce personnage au corps sensuel, peint dans un style romantique, exerce sur le contemplateur un certain charme suranné. Roberto Ferri assume pleinement son inspiration baroque et romantique au moment même où le mode d’expression figuratif paraît désuet.

Angelo Caduto © 2014 Roberto Ferri

Roberto Ferri est un peintre associé au controversé « mouvement kitsch » qui encourage, entres autres, un retour à l’art figuratif. Pourtant, il apparaît contradictoire de dire d’un artiste qu’il est « kitsch ». En effet, les théoriciens ont toujours opposé la notion d’art à celle du kitsch qui renvoie communément au mauvais goût et à la pacotille. Abraham Moles en donne la définition suivante :

La position Kitsch se situe entre la mode et le conservatisme comme l’acceptation du « plus grand nombre ». Le Kitsch est […] l’art acceptable, ce qui ne choque pas notre esprit par une transcendance hors de la vie quotidienne, par un effort qui nous dépasse.

Le kitsch serait donc synonyme de complaisance dans une forme d’art connue, reconnue et jugée conventionnelle. Cependant, les participants du mouvement kitsch sollicitent aujourd’hui cette notion de manière particulière. Ils désirent insuffler une connotation positive à ce terme en se concentrant autour de quatre thèmes : encourager un retour à l’art figuratif, préférer la qualité technique d’une œuvre à son originalité, accorder une importance à l’inscription des œuvres d’art dans un contexte atemporel plutôt que contemporain, et enfin, faire la part belle à l’expression des sentiments. Quant à l’accusation de reprendre des codes artistiques passés qui n’étonnent plus, le mouvement rétorque son ancrage atemporel et refuse passé et présent.

Gea © 2013 Roberto Ferri

 

Imaginer un baroque subversif

Bien qu’il soit associé à ce mouvement, et mis à part son recours à l’art figuratif, Ferri ne semble coller à aucune des définitions du kitsch. Certes, il réutilise des codes propres au style baroque, romantique et peint à l’huile, mais le traitement de ses thématiques est loin d’être conventionnel.

L’ambiance obscure et érotique des compositions de Ferri est beaucoup plus marquée que dans la tradition classique dont il s’inspire. Malgré sa manière traditionnelle de peindre, son œuvre est provocatrice et très moderne dans sa fascination pour le gore et la sexualité.

Requiem © 2013 Roberto Ferri

L’artiste embrasse un art jugé conventionnel, et qui ne renvoie à aucune nouveauté dans l’imaginaire collectif pour le détourner de manière inhabituelle. Son traitement technique, associé à une bienséance classique, s’oppose à une thématique onirique. C’est à travers cette forme d’antagonisme qu’il s’approprie les œuvres passées et crée son propre style. Ainsi, dans chacun de ses tableaux, il semble y avoir au moins un élément incongru qui dévie des codes dits « classiques » et nous rappelle que l’œuvre est bien ancrée au XXIsiècle. Par exemple, le peintre dessine des nus masculins au sexe exhibé dans un style baroque. Dans d’autres tableaux, il dépeint des personnages à l’allure grotesque et hybride qui contrastent avec la justesse et le réalisme de son trait.

Lucifero © 2013 Roberto Ferri

Plutôt que d’adhérer à un courant déterminé, il semble que Ferri s’inspire du mouvement kitsch tout comme il le ferait du baroque, du romantisme et des écoles passées. Cela lui permet d’exprimer ce qu’il appelle « [son] monde intérieur », plutôt que de se renfermer dans un passé de bon ton et de mauvais goût. Dans ce cas, le retour partiel aux codes d’une peinture (dé)passée n’est peut-être pas un rejet du contemporain, mais un moyen de transcender sa vision. L’on peut néanmoins se demander s’il est possible, comme le revendique le mouvement kitsch, de produire des œuvres hors du temps, c’est-à-dire qui ne seraient pas ancrées dans un contexte sociologique et culturel. Ce faisant, l’artiste se risque à un ancrage raté dans un passé fictif et stylisé qui ne renvoie pas à un vécu. Pourtant, dans le cas des peintures de Ferri, l’ancrage est à la fois hors du temps — car onirique —, mais aussi fortement marqué par la contemporanéité de son traitement subversif du baroque.

Cette idée chère à Ferri, celle du contraste, prend racine dans l’idée romantique du mariage des contraires et de la libération de la créativité personnelle de l’artiste. La volonté de tendre vers l’unicité tout en mettant l’emphase sur les contrastes s’oppose totalement à une imitation lisse qui n’apporte rien de nouveau.

 

Une parenthèse dans l’histoire de l’art ?

L’œuvre de Ferri semble n’être qu’une simple parenthèse dans l’histoire de l’art. Faut-il en déduire que le peintre est une exception ? Les mariages hybrides qu’il opère dans ses tableaux sont aussi présents dans les œuvres d’autres peintres qui refusent d’abandonner le figuratif. C’est le cas de Michael Hussar, figure éminente du Baroque américain, ou de Saturno Buttò, peintre italien qui travaille surtout sur des tableaux érotiques inspirés de la peinture religieuse. De manière plus générale, différents mouvements revendiquent l’utilisation d’un art figuratif et le mouvement kitsch qui a été évoqué ici n’en est qu’un parmi d’autres.

Anima Omnes © 2012 Saturno Buttò

Le retour à l’art figuratif est peut-être symptomatique d’un malaise général lié au changement de la posture de l’artiste lui-même et de son rapport à son œuvre. C’est peut-être cette idée que Hussar souligne quand, lors d’une interview avec le magazine en ligne Sinical, il explique à son sujet :

I consider myself a painter, someone who paints in order to process and document his life, not unlike keeping a written journal. An artist is something else entirely. A real Artist doesn’t make his or her work themselves anymore. They have someone else do it, usually a team of people.

Cette distinction de Hussar pointe un malaise autour du nouvel éthos de l’artiste d’aujourd’hui. Il ne cherche pas cependant à décrédibiliser le parti pris de l’artiste contemporain qui reste un « real artist » selon lui. Cette différence entre la figure du « peintre », qui dissèque son intériorité par l’art, et celle de « l’artiste », qui a perdu tout contact direct avec son œuvre au point de ne plus la produire lui-même, pose la question de l’authenticité d’une œuvre et de sa signification. Pour le peintre, l’enjeu serait d’user des codes existants afin de mieux les rapporter à son univers personnel. Pour l’artiste, il s’agirait de détourner et démultiplier les objets quotidiens en créant ses propres codes afin d’inventer un art toujours nouveau.

Amor et Mortem © 2012 Roberto Ferri

La différenciation de ces deux figures est cruciale puisqu’elle nous permet de comprendre la divergence quant aux finalités d’un Roberto Ferri par rapport à celles d’un Jeff Koons, par exemple, bien que l’on qualifie aussi ses œuvres d’art de « kitsch ». Le premier transcende le tableau classique comme objet kitsch par un recours au fantastique, à l’extraordinaire. Le second renforce l’objet commun dans sa banalité et son ubiquité pour faire de l’ordinaire un objet d’art. Le rapport au désuet et au passé n’a pas pour but une imitation stérile, il suit toujours une certaine vision du monde, celle du lien qui relie le temps à l’art.

Le travail de l’artiste et son rôle sont redéfinis constamment. Ils ne suivent pas une trajectoire rectiligne sans retour, sans courbes, sans divagations, dans une sorte de quête positiviste et absurde vers le progrès. Tout ce qui rend son cheminement unique et contribue à sa contemporanéité se trouve dans ces détours et ces retours que le peintre ose enfin emprunter, ceux qui donnent naissance à une expression artistique unique et personnelle.

 


Pour aller plus loin :

 


Image de Une : Santa Rosalia, par Roberto Ferri, 2012 ©