Rencontre avec Rebecca Cohen, créatrice de Gyno-Star, la première super-héroïne féministe.

 

Lorsque l’on parle de super-héroïnes évoquant le féminisme, il est bien sûr facile de penser à Wonder Woman. Créée en 1941, elle est la figure incontournable de l’empowerment féminin dans l’univers originellement très masculin des comics de super-héros. De sa création sur papier à sa réactualisation sur petit et bientôt grand écran, sa prestance de baddass n’est plus à faire. Elle incarne un symbole culturel clé de l’émancipation féminine. Pourtant, Wonder Woman a toujours évolué entre les mains d’hommes, année après année. En 2015, elle semble donc encore loin de la première super-héroïne féministe auxquelles les petites filles rêvent secrètement le soir en regardant tristement les mensurations irréelles de leur poupée Barbie.

Pour cela, il aura fallu attendre la dessinatrice Rebecca Cohen et sa super-héroïne Gyno-Star, qui lutte contre « les forces du mal et le chauvinisme masculin ». Elle est la version contemporaine d’une icône pop qui n’a en fait jamais réellement existé. Sa créatrice est une femme et son message ouvertement militant. Symboliquement, elle est l’enfant dessinée du féminisme intersectionnel. Celle qui, dans les cases de la bédéiste, s’impose par son humour et sa vivacité d’esprit, fait front contre les idées préconçues et les vues rétrogrades.

La mécanique du comics de Rebecca Cohen est de figurer les stéréotypes. Parfois, de l’aveu de sa propre inventrice, ce procédé simplifie les problématiques à peu de chose. Il est quelquefois nécessaire afin d’apprécier totalement le travail de l’Américaine, d’être déjà familier-ère avec ce qu’est le féminisme, ses codes et même son vocabulaire. Tout cela n’a qu’un but : briser les clichés que Rebecca Cohen expérimente au quotidien. Une ambition claire et affichée, sans compromis, afin de mettre en lumière l’absurdité des arguments antiféministes, les inégalités et la discrimination dont les femmes sont victimes.

Gyno-Star © Rebecca Cohen

Gyno-Star © Rebecca Cohen

Pour Rebecca Cohen, il s’agit bien sûr de faire passer des messages souvent politiques et sociaux, de commenter et de proposer. Le tout de manière digeste. Le dessin lui permet aussi de condenser ses pensées afin d’être plus directe, malgré ses limites inhérentes. Il réside dans cette façon d’initier et de renseigner au sujet du féminisme un bénéfice capital. Lire un strip de Gyno-Star prend quelques secondes, une durée brève mais salutaire, permettant aux lectrices et lecteurs – qu’elles et ils soient initié-e-s ou non au mouvement féministe – de faire un premier pas en avant.

Drôle, parodique, sarcastique et piquante, l’œuvre de Rebecca Cohen est aussi divertissante qu’instructive. Ses super-vilain-e-s, aux noms aussi fleuris qu’Anna Rexia ou Vlad Deferens, sa sidekick Little Sappho – une féministe radicale, lesbienne, qui se présente elle-même comme marxiste –, sont autant de présences, représentatives de préconceptions qu’elle s’attache à critiquer ou approuver.

Aujourd’hui installée à Berkeley, en Californie, l’artiste – ancienne enseignante diplômée de NYU – continue de dessiner Gyno-Star. Entre quelques visites au Comic-Con de San Diego en tant qu’invitée, elle travaille d’arrache-pied pour faire vivre sa super-héroïne, et peut-être un jour l’animer. Rencontre en terres militantes donc, où l’humour et le discours de fond sont ici de parfaits alliés.

 

Avant que l’on parle de ton travail avec Gyno-Star, peux-tu me parler un peu de toi, Rebecca ? D’où viens-tu, où as-tu grandi ? Certains lieux de ton enfance t’ont-ils particulièrement marquée ?

Il y a trois lieux qui, pour ainsi dire, définissent qui je suis : San Diego, Berkeley et New York. Je suis née et j’ai grandi à San Diego. Une ville politiquement conservatrice où la plupart des gens sont trop occupés à profiter du beau temps pour penser au militantisme ou au changement. Je me suis souvent sentie comme une extraterrestre là-bas, pas du tout à ma place.

Cela m’a forcée à trouver ma voie et à forger ma propre identité. Il m’a fallu beaucoup de temps pour trouver un monde davantage diversifié et stimulant. Et puis le Comic-Con de San Diego est ici, ce qui n’a rien d’anodin. J’étais souvent bénévole là-bas, presque chaque année. Une expérience qui a vraiment ouvert la voie à ma carrière dans la BD.

Selfie de circonstance au Comic-Con de San Diego 2015 © Rebecca Cohen

Selfie de circonstance au Comic-Con de San Diego 2015 © Rebecca Cohen

 

Tu es partie après ?

Oui ! Adulte, j’ai déménagé à New York pour aller dans une école supérieure. J’ai vécu dans cette ville impressionnante plusieurs années. New York a toujours été ma maison spirituelle. Le jour où je suis arrivée, les gens me demandaient déjà des directions, je suppose que je donnais l’impression d’être comme chez moi.

 

Pourquoi ce changement géographique t’a-t-il paru nécessaire ?

Eh bien, j’ai ressenti ce besoin même si San Diego n’a rien d’une petite ville ! Il y a plein de choses à y faire. Si tu veux vraiment apprécier ton séjour là-bas, il faut que tu aimes la plage, le plein air, ainsi qu’un style de vie très « Californie du Sud », un peu conservateur. Plus jeune, il n’y avait pas les opportunités que je cherchais. Je ne voulais pas d’un endroit où me détendre mais un lieu qui me mette au défi.

Aujourd’hui, je vis à Berkeley, en Californie. On pourrait dire que c’est une ville qui correspond à sa réputation : c’est bel et bien la maison du mouvement étudiant des années 1960, et j’adore ça ! Là-bas, j’y mène une vie facile, et il m’est compliqué d’imaginer vivre ailleurs.

Mario Savio, leader du mouvement pour la liberté d'expression et un groupe de manifestants se dirigeant vers l'université de Berkeley en Californie, 20 novembre 1964 © Chris Kjobech - Collection du Oakland Museum of California / The Oakland Tribune Collection

Mario Savio, leader du mouvement pour la liberté d’expression et un groupe de manifestants se dirigeant vers l’université de Berkeley en Californie, 20 novembre 1964 © Chris Kjobech

 

Tu as, semble-t-il, créé la première super-héroïne ouvertement féministe, qu’est-ce que ça te fait ?

Eh bien… J’aime bien dire qu’elle est la première, mais je ne sais pas si c’est entièrement vrai. Je suppose que c’est assez proche de la vérité !

 

Tu as fait des recherches sur le sujet ? Je sais que certaines super-héroïnes Marvel ont été créées – par des hommes – en réaction au Mouvement de libération des femmes aux États-Unis, comme Captain Marvel en 1967 ou Valkyrie en 1970… Je ne pense pas qu’une personne ait créé une  véritable super-héroïne féministe avant toi. Même après, dans les années 1990.

Wonder Woman a été créée avec un but et un message très féministe en tête. Elle était destinée à devenir une figure d’empowerment pour les femmes et les petites filles. La seule différence entre Gyno-Star et les personnages que tu as cités est que Gyno-Star est spécifiquement et ouvertement féministe. Elle ne représente pas simplement la force féminine ou ne se réduit pas à se promener en disant : « Les femmes peuvent faire tout ce que les hommes font ». Au lieu de ça, c’est une vraie militante et justicière sociale. Faire d’elle une militante avec un agenda politique me permet de faire de la satire, au-delà du sexisme. Je peux me servir de la bande dessinée pour parler de féminisme et du mouvement féministe lui-même. Et je n’ai pas besoin de faire dans la subtilité.

Gyno-Star © Rebecca Cohen

Gyno-Star © Rebecca Cohen

 

Quand as-tu pensé au personnage de Gyno-Star pour la première fois ?

J’ai inventé Gyno-Star quand j’étais adolescente. Elle était ma marque perso, inspirée de mon amour pour le féminisme et des comics X-Men du début des années 1980. Je pensais être très drôle à l’époque, à créer des super-pouvoirs et des petites phrases accrocheuses pour elle. Ce n’est que des années plus tard que mon mari m’a dit : « Tu devrais en faire un comics ».

 

Gyno-Star est-elle une autre version de toi-même ?

Dans une certaine mesure, mais créer une version fantasmée de moi-même est bien la dernière chose que je souhaite. C’est égocentrique et je pense que ce ne serait pas très drôle. Même si j’ai conscience que la plupart des créatrices et créateurs mettent un peu d’elles et d’eux-mêmes dans leurs personnages principaux. Gyno-Star me ressemble surtout quand elle échoue ! Ses hypocrisies et faiblesses sont le reflet des miennes.

Gyno-Star © Rebecca Cohen

Gyno-Star © Rebecca Cohen

 

En tant que féministe, je dois aussi avouer qu’il est plaisant de voir des problématiques souvent complexes traitées avec humour. Parfois, le féminisme donne l’impression d’être une tâche titanesque. Il faut lutter contre le sexisme, la misogynie et toutes ces choses merveilleusement stupides, et, en plus de tout cela, il faut questionner nos propres idées à longueur de temps puisqu’au sein même du mouvement féministe, il existe des dissensions.

Je suis d’accord avec toi, le militantisme est un boulot difficile. Le simple fait d’évoquer le féminisme peut s’avérer compliqué. Tu fais face à tellement de résistance que cela peut devenir rapidement épuisant. Même une victoire semble souvent être une petite goutte dans l’océan géant du patriarcat. Pour moi, si nous ne parvenons pas à en rire, nous deviendrons folles.

 

Est-ce que le dessin est une manière pour toi de prendre du recul, afin de rendre la lutte plus douce, plus simple ?

Oui, on peut dire ça. Faire des comics demande une sorte d’économie dans ma manière d’exprimer mes idées. Je pourrais en formuler certaines par écrit, dans un article ou un post de blog, et cela donnerait lieu à des centaines de mots. Si, à la place, je transforme ce sentiment en dessin, j’ai vraiment besoin d’aller au cœur du sujet, afin de pouvoir le partager en trois-quatre planches. Cela me force à voir les choses d’une nouvelle manière. Je ne dirais pas que c’est plus facile, mais ça m’oblige bel et bien à penser.

 

La satire est-elle essentielle quand on veut faire passer des messages militants percutants ?

C’est une question très intéressante. Je ne sais pas si c’est essentiel, mais c’est certainement très utile. La satire peut pousser les gens à envisager les choses d’une nouvelle manière. Au mieux, c’est un moyen efficace pour pointer du doigt des problèmes qui autrement seraient difficiles à voir. Les gens sont souvent plus réceptifs aux messages lorsqu’ils sont enrobés d’humour. Je suppose qu’ils paraissent moins agressifs ou accusateurs.

D’un autre côté, la satire elle-même est limitée. Ce n’est pas un catalyseur idéal pour le changement. On a besoin de personnes sérieuses pour faire le travail difficile, afin de provoquer celui-ci.

Gyno-Star © Rebecca Cohen

Gyno-Star © Rebecca Cohen

 

As-tu trouvé cet équilibre dans ton militantisme, entre l’humour et le sérieux ?

Oui, jusqu’à un certain point. J’apprends davantage du côté de l’humour cela dit.

 

J’aime beaucoup ta façon de faire des super-vilain-e-s des allégories vivantes de nos problématiques sociales. Comme Vlad Deferens ou Anna Rexia. Peux-tu m’en dire plus sur le pouvoir de la figuration ?

Gyno-Star est une super-héroïne, donc elle doit se battre contre des méchant-e-s – c’est comme cela que fonctionnent les comics de super-héros. C’est assez marrant pour moi de faire en sorte que les méchant-e-s incarnent des problèmes sociaux souvent abstraits ou des idéologies nocives. Comme lorsque je donne à Anna Rexia le pouvoir de rester mince en drainant l’essence vitale des femmes plus grosses. Ou lorsque je donne à Vlad une technologie qui lui permet de faire des femmes ses servantes.

En revanche, lorsque je transforme des sujets complexes en super-vilain-e-s de bande dessinée, cela a parfois tendance à quelque peu simplifier les problèmes et créer des conclusions insatisfaisantes. Malgré tout, j’aime ce procédé. Parce qu’en définitive, le sexisme n’est pas un super-vilain que tu peux frapper en pleine tête. C’est marrant de l’imaginer de cette façon pour un temps, c’est cathartique et la catharsis est importante. En fin de compte, ce n’est qu’un fantasme.

 

Pourrais-tu présenter Little Sapho à nos lectrices et lecteurs, l’équipière de Gyno-Star, une ado féministe radicale, marxiste et lesbienne avec des pouvoirs assez inhabituels…

Tu l’as plutôt bien présentée ! Little Sapho est donc une ado, elle est lesbienne et se présente elle-même comme une marxiste. Ses pouvoirs comprennent un « gaydar », un radar qui lui permet de détecter qui est gay, et une « rage lesbienne vertueuse » qui donne une super force alimentée par la colère. En gros, elle est comme Hulk, mais sans la transformation physique. Little Sapho est un personnage assez drôle car elle n’essaye pas d’être bonne, progressiste et féministe modérée comme peut l’être Gyno-Star. Elle fait et dit ce dont elle a envie.

Gyno-Star © Rebecca Cohen

Gyno-Star © Rebecca Cohen

 

Quand et comment es-tu devenue féministe ?

Il m’est impossible de déterminer quand je suis devenue féministe. Je ne me souviens pas de la première fois où j’ai découvert ce mot ni traité les mouvements de libération des femmes. Le mieux que je peux dire est ceci : d’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours été féministe.

 

Chose positive : le féminisme est aujourd’hui plus ouvertement discuté. Mais en même temps, on peut aussi avouer que c’est – à un certain niveau – devenu une sorte de mode, parfois exploitée par de mauvaises personnes, qui rendent la lutte encore plus complexe. Les méconnaissances sur le sujet sont très nombreuses et il est difficile de trouver la bonne manière d’en parler. Nous avons besoin de pédagogie, comme dans tes comics par exemple, mais il arrive aussi que quoi que l’on fasse, le résultat soit frustrant.

Je pense qu’il y a deux choses à prendre en considération ici. La première est que le féminisme est une immense tente, ouverte, et les choses ont toujours été ainsi. Il n’y a pas une seule cheffe de file féministe, un seul livre ou une seule organisation à suivre. J’aime dire que le féminisme est un mouvement de crowd-sourcing. De ce fait, il y a de nombreuses voix différentes qui s’expriment en même temps, et elles ne sont pas toutes d’accord. C’est comme cela depuis toujours, et c’est une force car plus il y a de voix, plus il y a d’idées qui nous empêchent de nous calcifier. Cela permet au féminisme de se bonifier. Dans un second temps, c’est aussi une faiblesse qui empêche le féminisme d’avoir un message clair et digeste. Cela nous force à nous associer à d’autres qui s’identifient comme féministes, mais avec qui nous ne sommes pas vraiment d’accord.

La seconde chose à prendre en considération est l’explosion d’Internet et des réseaux sociaux. De nos jours, toutes ces voix au sein et autour du féminisme ont des plateformes. C’est merveilleux, bien sûr, parce que les gens avec moins de pouvoir et d’influence peuvent désormais être entendus comme jamais auparavant. C’est pour cela que tout le monde parle de féminisme aujourd’hui.

Gyno-Star © Rebecca Cohen

Gyno-Star © Rebecca Cohen

En même temps, sans aucun-e gardien-ne, toutes les personnes qui se prétendent féministes peuvent dire ce qu’elles veulent, même s’il ne s’agit que de quelques un-e-s un peu en marge, et que la plupart des féministes les rejettent potentiellement. Il n’y a rien que l’on puisse faire à ce sujet.

Tout ce que je peux mettre en place à mon niveau est ceci : faire entendre mon message au maximum et de façon audible. Quand les gens me défient en me disant : « Regarde ce truc horrible dit par une féministe ! », je réponds simplement : « Ce n’est pas moi, ce n’est pas ce que j’ai dit ». Je ne peux défendre tout le féminisme en tant que concept ou que mouvement, parce que quelqu’un-e sera toujours en mesure de désigner un problème ou une faute qu’il ou elle lui incombe. J’ai quand même la possibilité d’exprimer ma vision, demander aux gens d’y répondre, et laisser ces autres soi-disant féministes parler pour eux et elles-mêmes.

 

Depuis la première fois où tu as partagé ton travail, Les Aventures de Gyno-Star ont eu de plus en plus de succès. Envisages-tu des choses plus ambitieuses avec ce personnage ?

Oui, j’adorerais faire d’autres choses ! Comme publier un livre de comics. Un jour, j’essaierai de réaliser un comics plus long – contrairement aux 4 ou 5 cases que je réalise habituellement. Idéalement, j’aimerais créer une série animée. Mais je ne sais pas comment animer, donc ça pourrait prendre pas mal de temps…

 

Comment ta manière de dessiner a-t-elle été influencée avec les années ?

J’ai toujours voulu dessiner comme John Byrne au début des années 1980 quand il bossait sur Uncanny X-Men. Mais mon style n’a jamais ressemblé à ça. Pour je ne sais quelle raison, mes personnages ont un côté plus cartoonesque, et semblent davantage influencés par le style de Disney.

Bree Newsome dessinée par Rebecca Cohen, la femme qui a décroché le drapeaux des États confédérés d'Amérique devant le parlement de Caroline du Sud à Colombia, samedi 27 juin 2015. ©

Bree Newsome dessinée par Rebecca Cohen, la femme qui a décroché le drapeau des États confédérés d’Amérique devant le parlement de Caroline du Sud à Colombia, samedi 27 juin 2015 ©

 

La déconstruction de l’imagerie des princesses Disney est aujourd’hui très populaire. Tu l’utilises toi aussi, pourquoi ?

Parce que c’est marrant. J’ai commencé à le faire à peu près à la même époque où m’est venue Gyno-Star, quand j’étais au lycée. À cet âge, tu essayes de comprendre comment être une adulte et comment rejeter tes intérêts d’enfant. Encore aujourd’hui, j’adore les films Disney. L’âge où l’on est censé s’en défaire est passé depuis longtemps… Mais en même temps, j’admettais les valeurs problématiques qui y étaient véhiculées. Dessiner des princesses qui font des trucs violents était ma manière de résoudre ce conflit. Pour moi, cela paraissait tellement subversif, ça faisait appel à mon sens de l’humour noir.

Au fil du temps, la popularité et l’influence de Disney n’ont fait que grossir, surtout maintenant qu’ils ont des lignes de produits de princesses, et font un marketing vraiment agressif destiné à les vendre aux petites filles. C’est important de se demander quelles valeurs sont représentées par ces produits, et quels messages on transmet avec cette obsession pour les princesses.

 

Tu as partagé un papier sur le féminisme – ou non-féminisme – de Mad Max : Fury Road. Tu as écrit et je te cite : « Peut-être devrions-nous faire la différence entre un film féministe et un film que des féministes peuvent apprécier ». Les féministes ont une lecture et une analyse féministe de la culture, c’est inévitable. En prenant compte du contexte – Mad Max est réalisé par un homme, c’est un blockbuster, etc. –, il reste clairement le film mainstream le plus féministe que l’on ait vu au cinéma depuis… toujours. Il est important de souligner cet aspect du film, parce qu’il touche des millions de personnes, et pour moi, d’une manière positive. Je pense que toute l’intelligence de cette production réside dans son ambiguïté.

Je suis complètement d’accord avec toi. Les vrais films féministes sont merveilleux, mais un véritable blockbuster/film d’aventures à gros budget féministe semble presque impossible et probablement non souhaitable. Parfois, tu as envie de regarder Jeanne Dielman Et parfois, tu as juste envie de voir des courses-poursuites de voitures. C’est pour cela que j’ai fait une distinction entre un film féministe et un film que les féministes peuvent apprécier.

Gyno-Star © Rebecca Cohen

Gyno-Star © Rebecca Cohen

Tous les films n’ont pas besoin de faire avancer le féminisme. Mais des films qui ne nous font pas aller en arrière sont assez rares pour être remarqués et célébrés.

 

Pour continuer dans les grandes discussions pop culturelles autour du féminisme, pourquoi penses-tu que Beyoncé et Nicki Minaj sont des figures féministes fortes en 2015 ? 

Ces femmes sont merveilleuses. J’adore voir Beyoncé parler ouvertement de son féminisme et embrasser le mot. C’est un modèle. Ces deux dames ont travaillé très dur pour avoir le contrôle de leur propre carrière, des vies créatives et leur image publique. Si elles ne s’étaient pas déclarées féministes et n’en avaient pas parlé ouvertement, les gens auraient supposé que des hommes prenaient les décisions à leur place. J’aime voir qu’elles ne craignent pas de parler d’inégalité lorsqu’elles en sont témoins ou qu’elles en font l’expérience. J’aime qu’elles ne s’excusent pas d’être sexy et sexuelles dans leur travail créatif. C’est un message important que les gens doivent entendre : qu’une femme soit sexy ne fait pas d’elle un objet ou une personne moins digne de respect.

Beyoncé lors des Video Music Awards de MTV (2014) © Michael Buckner

Beyoncé lors des Video Music Awards de MTV (2014) © Michael Buckner

 

Pourquoi penses-tu qu’il est si compliqué pour certaines personnes de comprendre qu’elles sont bel et bien des figures féministes ?

Parce qu’elles sont noires. Je veux dire, pourquoi prétendre le contraire ? Une pop star blanche peut être aussi sexy et sexuelle qu’elle le veut, du moment où elle dit « je suis féministe », tout le monde se réjouit. Je ne crois pas en cet argument qui voudrait que Beyoncé et Nicki Minaj soient problématiques parce qu’elles sont sexy, ou qu’elles s’objectifient. J’ai le sentiment que les gens qui disent cela n’ont jamais vraiment écouté leur musique, ou ne les ont jamais vues en concert.  Si le fait que Beyoncé soit sexy signifie qu’elle s’objectifie, si c’est comme cela que l’on voit sa performance, cela veut dire qu’on la regarde en pensant automatiquement que la sexualité des femmes noires existe seulement pour la consommation d’autrui. Elle ne peut remuer ses hanches ou porter un vêtement léger sans apparaître soumise ? Que des gens l’analysent ainsi, c’est leur problème, non celui de Beyoncé. Comme si son corps et sa sexualité devaient être cachés…

Si tu as une vision globale de sa persona, de ses paroles et de ses performances, je ne sais pas comment tu peux dire qu’elle est autre chose qu’une puissante féministe. Pour que des personnes prétendent l’inverse, je ne vois que ça : ces gens-là ne peuvent pas concevoir qu’une femme noire puisse véritablement devenir puissante et indépendante.

Gyno-Star © Rebecca Cohen

Gyno-Star © Rebecca Cohen

 

Comment Internet a-t-il transformé le militantisme ?

C’est le genre de sujet sur lequel on pourrait écrire un livre entier. Je vais donc simplement dire ça : je suis contente que les personnes les plus marginalisées aient aujourd’hui un outil pour faire entendre leurs voix.

 

Quelles femmes t’ont influencée au fil du temps ?

Dorothy Parker, bell hooks, Virginia Woolf, Princess Leia, Wonder Woman et ma mère.

 

Il faut que tu m’en dises plus au sujet de Leia, parce que Star Wars n’a jamais été ma tasse de thé…

Je suis une énorme fan de Star Wars depuis toute petite. À mes yeux, la princesse Leia était passionnante car elle était forte et insolente. J’ai grandi avec Cendrillon et la Belle au Bois dormant : c’étaient mes princesses, mes modèles. Leia en était un autre, très différent. Elle n’était pas l’héroïne de l’histoire mais pas passive non plus. C’était une espionne et une commandante militaire. Je l’idolâtre depuis toujours.

Gyno-Star © Rebecca Cohen

Gyno-Star © Rebecca Cohen

 

Dernière question : qu’est-ce qu’être une femme au XXIe siècle ?

Je ne peux pas vraiment répondre à cette question, car je ne peux pas dire ce que c’est pour une femme avec un handicap, une femme racisée ou une femme très riche, etc. Je ne peux même pas te dire ce que c’est d’être une femme du Kansas ou du Kentucky, et encore moins d’Europe ou d’Asie. Je peux simplement parler de ma propre expérience, qui ne peut pas être généralisée et s’appliquer à toutes les femmes qui ont mon âge aujourd’hui.

Cela étant dit, il est mieux d’être une femme aujourd’hui plutôt que n’importe quand par le passé. Mais tous les jours, où que je regarde, je peux voir que nous avons encore une longue route à faire.

 


Retrouvez toute l’actualité de Rebecca Cohen sur sa page Facebook, son compte Twitter et son site officiel. Comme beaucoup d’autres artistes, la jeune femme utilise la plateforme de financement participatif Patreon pour financer son travail, vous pouvez l’aider en cliquant ici.