De –  800 000 avant Jésus Christ à 2314, le monde a connu de nombreux changements. Le problème pour l’artiste Richard McGuire était de trouver comment les concentrer en un seul et même endroit. Une narration imbriquée qu’il développe magnifiquement dans son nouveau livre Ici. Un unique angle de vue, et le dessin comme témoin du temps qui passe.

 

Richard McGuire est, dans le domaine de la presse, quelqu’un qu’il n’est plus vraiment nécessaire de présenter. Il a réalisé de nombreuses couvertures pour le New Yorker, et a été engagé pour ses talents d’illustrateur par des titres aussi prestigieux que Le Monde ou le New York Times. Pourtant, avec Ici, sorti en janvier 2015 chez Gallimard, l’homme au crayon a voulu privilégier la poésie à l’information, bien que les deux ne soient pas pour autant antagonistes dans son travail. Sur la ligne du temps, il existe un lieu transcendant où tous les moments de l’humanité se rencontrent, nous explique Richard McGuire. Le designer a décidé de courber cette ligne afin de réinventer la narration, éclatée en un même périmètre, fragmentée par les époques qui se succèdent. Ce procédé narratif, imaginé à partir d’un écran d’ordinateur, qu’il avait déjà utilisé il y a vingt-cinq ans dans le magazine Raw, trouve dans Ici une nouvelle dimension.

Parcourir le roman graphique de Richard McGuire est en soi un geste à part. Il y a d’abord cette fenêtre, en couverture, et la sobriété de son trait. Puis, cette pièce, avec laquelle le lecteur va se familiariser, jusqu’à comprendre que c’est entre ces murs que tout se joue. Ce concept, tant audacieux qu’efficace, l’Américain parvient à le déployer parfaitement grâce à l’utilisation astucieuse et harmonieuse des couleurs, ainsi que celle des cases temporelles qu’il choisit de mêler ou non. Cette maison, il la connaît bien. Il y a vécu. Il s’agit de celle de Perth Amboy dans New Jersey. Elle est le théâtre de l’imaginaire et du réel, où l’on croise les danseuses éphémères qui ont animé le salon au XXe siècle, mais aussi les bourgeois en calèche du XVIIet le calme apaisant d’une planète inhabitée, 1 000 000 AV. J.-C.

Ici, de Richar McGuire © Gallimard 2015

Ici, de Richar McGuire © Gallimard 2015

Il faut doucement feuilleter ces 304 pages ingénieusement articulées, créant des centaines d’instants et de réalités parallèles. Ouvrir cette œuvre, c’est donc un peu ouvrir une porte sur notre propre histoire. Il y a dans cette façon de mettre en scène les quotidiens de centaines de vies un lyrisme singulier. Les années, inscrites sur chaque page — souvent en plusieurs endroits sur les planches —, sont comme des rappels nostalgiques. Il y avait cela, il y a eu eux, il y a aujourd’hui nous, demain il y aura ceci et la nature. L’ouvrage de Richard McGuire se conjugue au passé, au présent et au futur du conditionnel. Un avenir hypothétique pour l’être humain que l’auteur se plaît à imaginer de manière relativement sobre, et plus tard, tout recommencera.

Le lecteur est statique, il voit défiler les événements devant ses yeux comme si l’on avait mis le film en accéléré. Il y a au fond dans cet acte de lecture une similarité étrange avec le sentiment très commun d’impuissance que nous vivons chaque jour. Sommes-nous plus témoins qu’acteurs de notre existence ? Sommes-nous condamnés à cette impotence ? Tout est-il écrit ? Qui suis-je dans cette frise chronologique curieuse où mon ancêtre n’est en réalité qu’une autre version de moi ? Ici, là-bas… Richard McGuire nous révèle que c’est à chacun de chercher les réponses, dans un livre ou ailleurs.

 


 IciIci

 Richard McGuire

Traduction de l’anglais : Isabelle Troin
Maison d’édition : Gallimard
Date de parution : 29/01/2015
Nombre de pages : 304 pages
Prix : 29 €