Comment devient-on prix Nobel de la paix à 17 ans ? Pourquoi choisit-on si jeune de porter clairement ses convictions, au point de risquer sa vie ? En quelques années à peine, Malala Yousafzai est devenue l’une des personnalités les plus influentes du monde, et le symbole universel de la lutte pour le droit des filles à l’éducation. D’elle, on ne voit que l’armure indestructible et les armes éloquentes. Mais sait-on réellement qui est cette jeune fille dont la parole lumineuse retentit au-delà des frontières de l’obscurantisme ? 

 

Il était une fois Malala

Il m’a appelé Malala du réalisateur américain Davis Guggenheim est un conte moderne avec pour héroïne une jeune fille courageuse et déterminée. Malala vit au creux de la vallée de Swat, au Pakistan, avec ses parents et ses deux petits frères. Ils habitent dans une modeste maison en face de l’école Khushal que Ziauddin Yousafzai, leur père, a créée. Les enfants grandissent dans les odeurs de cahier et d’encre bleue. Malala aime cette école où elle vient apprendre et refaire le monde avec ses ami-e-s. Mais une menace rôde non loin de leur village, des talibans ont encore incendié une école et s’apprêtent à faire de même à Swat…

Le documentaire revient sur les beaux jours de la famille Yousafzai, mais aussi les plus sombres. Sur la voix de Malala ou de son père, leurs souvenirs prennent vie sous la forme de dessins animés. Des esquisses vaporeuses aux couleurs pastels donnent à voir les réminiscences d’un passé lointain et pourtant si proche. Devant la caméra, la famille Yousafzai ne peut alors retenir ses larmes à la seule pensée de Swat, cette ville couleur miel et parfum safrané qu’ils et elles ont dû quitter pour se réfugier en Angleterre.

 

Une ado comme les autres

Que sont-ils devenus depuis l’arrivée des talibans au Pakistan et le jour terrible où ils ont tiré sur Malala ? En pénétrant chez la famille Yousafzai, Davis Guggenheim a pu prendre sur le vif des images de leur nouvelle vie au pays du Tea Time et des scones savoureux. Aujourd’hui, comme toutes les jeunes filles de son âge, Malala va au lycée, en uniforme kaki et jupe (un peu) plus longue que les autres. Elle taquine ses petits frères et se réfugie encore dans les bras de son papa. Elle surfe sur le Net, tweete et like les pages de ses sportifs-ves préféré-e-s sur Facebook. Elle rêve de rencontrer Brad Pitt, un acteur talentueux (et très séduisant). Un petit copain ? Quand le réalisateur lui pose la question, Malala laisse échapper un rire gêné, après tout il s’agit de son jardin secret. Et puis surtout, ses parents seraient déconcertés : leur fille allant au cinéma avec un garçon ? Ils ne comprendraient pas, question de tradition.

Il m’a appelée Malala, réalisé par Davis Guggenheim, StudioCanal © 2016

Il m’a appelée Malala, réalisé par Davis Guggenheim, 2016. © StudioCanal

Malala continue d’être éduquée selon les préceptes moraux de l’Islam. Des paroles sacrées qui ordonnent tout ce qui est à même d’assurer le bonheur dans la société humaine, et qui interdisent tout ce qui pourrait engendrer la haine, la rancœur et l’inimitié. Pour les honorer, Malala se rend souvent à la mosquée avec son père. Un moment de partage et de communion qui les amènent à se pencher sur le monde et ses mystères. Pourquoi des hommes qui se revendiquent de l’islam ont-ils voulu tuer une enfant de 15 ans ? Quelle religion ordonne à ses fidèles de répandre autour d’eux la terreur et le mal ? « L’éducation est notre droit fondamental. Pas seulement en Occident : l’Islam aussi nous a accordé ce droit. L’Islam dit que chaque fille et chaque garçon doit s’instruire », la vérité sortie de la bouche de Malala. Et pour cela, il fallut la faire taire. Aujourd’hui, connaît-on ses bourreaux ? Les a-t-on jugés ? Malala leur a-t-elle pardonné ? Davis Guggenheim s’interroge… Les journaux ont parlé de dix talibans condamnés à 25 ans de prison pour finalement être secrètement acquittés. « Ce n’est pas un homme qui a tiré sur ma fille, c’est une idéologie », rétorquera le père, le regard perçant l’objectif.

 

Prédestinée

Dans sa construction personnelle, le père de Malala tient une place centrale. C’est aussi ce qui fait la force de ce documentaire, nous montrer à quel point tous deux sont liés par un amour inconditionnel. À sa sortie du coma, les mots de Malala lui sont adressés personnellement : « Où est-il ? Comment va-t-il ? L’ont-ils tué ? »  Malala et Ziauddin ne forment qu’une seule et même personne dans ce combat pour l’éducation. Lui a fondé une école, puis enseigné l’essentiel aux enfants et surtout l’esprit critique, quand elle s’est opposée directement aux talibans qui voulaient l’éliminer. A-t-il eu tort de la pousser à se faire entendre et d’affirmer ses droits coûte que coûte ? « Il m’a seulement appelée Malala, il n’a pas fait de moi Malala, j’ai choisi cette vie », répond celle dont la voix porte jusqu’au plus haut des états.

Il m’a appelée Malala, réalisé par Davis Guggenheim, StudioCanal © 2016

Il m’a appelée Malala, réalisé par Davis Guggenheim, 2016. © StudioCanal

Depuis, Ziauddin Yousafzai suit sa fille partout dans ses déplacements. Il est là, dans les coulisses, fier de cet enfant à qui il a donné le nom d’une héroïne populaire de la culture afghane, Malalai. Fille d’un berger afghan, l’histoire raconte que Malalai encouragea l’armée d’Afghanistan à résister aux troupes anglaises, lors de la Bataille de Maiwand en 1880. Elle avait rejoint le champ de guerre afin de porter secours aux blessés. Quand les Afghans en difficulté perdirent leur porte-drapeau, Malalai brandit son voile blanc, tel un étendard, et n’hésita pas à marcher en tête du bataillon. Atteinte par une balle, l’adolescente mourut en inspirant les hommes par sa bravoure. Grâce à elle, l’armée afghane imposa une défaite cuisante aux Britanniques. Elle est encore aujourd’hui une figure de résistance à l’oppression.

 

Un combat toujours actuel

Depuis le 10 octobre 2014, le prix Nobel de la paix a donné des ailes à Malala. Le réalisateur l’a suivie jusque dans un camp de réfugié-e-s syrien-ne-s au Liban, au Nigéria où elle soutient des projets d’écoles pour filles… Plus que jamais Malala est sur tous les fronts, au-devant de la lutte pour le droit de tou-te-s à l’éducation. D’après l’ONU, près de 58 millions d’enfants en sont encore privé-e-s. L’Organisation internationale du Travail estime à 168 millions le nombre d’enfants et d’adolescent-e-s contraint-e-s de travailler.

Il m’a appelée Malala, réalisé par Davis Guggenheim, StudioCanal © 2016

Il m’a appelée Malala, réalisé par Davis Guggenheim, 2016. © StudioCanal

Le nom même de Malala voyage lui aussi un peu partout. Car, désormais, chaque 12 juillet, jour de son anniversaire, des enfants célèbrent à leur manière, aux quatre coins du monde, le Malala Day décidé par l’ONU. Ce jour-là, d’Asie en Afrique, d’Europe en Amérique, ou en Océanie, on chante, on danse, pour que chaque enfant de la planète ait le droit de savoir lire, écrire, compter, et pour qu’il et elle connaisse le bonheur d’apprendre. En toute liberté. « Menons un combat mondial contre l’illettrisme, la pauvreté et le terrorisme et attrapons nos livres et nos cahiers. Ils sont nos armes les plus puissantes. Un-e enfant, un-e enseignant-e, un stylo et un livre peuvent changer le monde. L’éducation est la seule solution. L’Éducation d’abord », concluait Malala en 2013, à l’ONU, le jour de ses 16 ans.

 


Il m’a appelée Malala de Davis Guggenheim, documentaire diffusé mardi 29 mars 2016 dans l’émission Le Monde en face sur France 5, à 20 h 55.