Dans le cadre du W(e)Talk Event 2016, qui s’est déroulé le 21 mai dernier à la Bellevilloise, à Paris, nous avons rencontré la créatrice du Tumblr Paye Ta Shnek. Une interview haute en couleur.

 

Anaïs Bourdet, 31 ans, est graphiste indépendante à Marseille. À son univers artistique, coloré et rafraîchissant, elle a décidé de combiner son engagement féministe en lançant, il y a quatre ans, le Tumblr à succès Paye Ta Shnek (soit la teuch, la chatte, autrement dit la vulve). Celui-ci regorge de témoignages de femmes harcelées en milieu urbain, qu’il s’agisse de tentatives d’approche risibles ou d’interjections déplacées. Si l’on peut sourire en lisant certaines des remarques rapportées, on déchante rapidement face à l’agressivité de la majeure partie des propos. Entre drague un peu lourdingue et harcèlement, il n’y a qu’un pas. Ce que l’on y lit, plus que des petites anecdotes légères et anodines, c’est le récit de la grande violence dont les femmes sont victimes au quotidien. Des prouesses d’élégance et d’imagination qu’Anaïs Bourdet a fini par compiler dans un livre auto-édité, « un manifeste féministe anti-blagues lourdes reprenant le meilleur des pires phrases de drague », par la suite réédité aux éditions Mazarine.

Anaïs Bourdet met régulièrement ses compétences au service de projets qui, d’une manière ou d’une autre, servent les intérêts communs et luttent contre les discriminations, comme la troisième édition de W(e)Talk, où elle était conviée en tant que « modèle féminin ». Au cours de ce rassemblement, elle a pu expliquer son parcours et son action dans le but d’aider les femmes à trouver la « force et la capacité d’être une “artisane du commun” ». À cette occasion, nous avons eu la chance de pouvoir nous entretenir avec elle. Anaïs nous a parlé de son féminisme qu’elle a découvert tardivement, un mouvement qu’elle compare volontiers à « une sororité à grande échelle ».

Autoportrait. © Anaïs Bourdet

Autoportrait. © Anaïs Bourdet

 

Le féminisme, c’est quoi pour toi ?

C’est la recherche de l’égalité à tous points de vue. Une lutte contre un système qui installe et entretient des discriminations entre les personnes. Je m’en sers comme d’une grille de lecture qui me permet d’interpréter l’actualité et les événements de ma vie avec un œil plus critique. Le féminisme, c’est aussi un mouvement politique, puisque nous formons finalement une grande équipe qui tente de faire évoluer une société entière sur des sujets très variés, pas seulement le sexisme. On y remet en question toutes formes de ségrégations, qu’il s’agisse de racisme, d’homophobie, de transphobie, etc., et ce, dans tous les domaines.

 

Quelle fut ta rencontre avec le féminisme ?

C’est Paye Ta Shnek qui m’y a poussée. Avant ce projet, je refusais l’étiquette de féministe. Ne sachant pas expliquer ce rejet, j’ai commencé à me renseigner. Je suis entrée dans des groupes militants sur Facebook, j’en ai suivi plein, quitté quelques-uns. J’y ai découvert qu’il n’existait pas un, mais des féminismes. J’ai alors trouvé des courants qui me satisfaisaient bien plus que ce que j’avais pu voir dans les médias jusque-là. Je me revendique du féminisme inclusif et m’inspire énormément du féminisme intersectionnel, développé par les afro-féministes, qui est selon moi la meilleure façon de militer ensemble pour l’égalité. Je me suis donc rendu compte vers 28 ans que j’avais toujours été féministe. Sacrée révolution. Si cette révélation fut tardive, le féminisme et moi ne nous sommes plus quittés depuis. Et je ne suis pas sûre de vouloir le faire un jour.

 

Quelles sont tes actions au quotidien pour lutter contre les inégalités ?

Ouvrir mon Tumblr a été mon premier acte militant. J’y publie des témoignages de harcèlement sexiste, diffuse des techniques d’intervention pour les témoins, suggère des réponses pour les victimes, et lutte également contre la culture du viol. Paye Ta Shnek est aujourd’hui une communauté qui se soutient et défait beaucoup d’idées reçues sur les discriminations. Dans ma vie privée, mon action principale consiste à discuter de ces sujets avec un maximum de personnes et à intervenir lorsque je suis témoin de propos ou de gestes dégradants, oppressifs.

Affiches réalisées par Anaïs Bourdet, en réaction à la suppression de l'article 14 relatif aux mesures contre "le harcèlement et les violences sexistes" dans les transports.

Affiches réalisées par Anaïs Bourdet en réaction à la suppression de l’article 14, relatif aux mesures contre le harcèlement et les violences sexistes dans les transports.

 

Quel est le livre indispensable que tu prendrais avec toi sur une île déserte ? 

King Kong Theorie, de Virginie Despentes. Et si je devais m’en servir pour faire un feu, je garderais tout de même la première page, qui me donne beaucoup de force.

 

Être une femme au XXIe siècle, c’est comment ?

C’est plus facile qu’avant, moins que demain. Mais cela dépend énormément du contexte et du lieu dans lequel on se trouve. Ce que je connais – être une femme au XXIe siècle en France –, c’est lutter contre des problématiques qui ne devraient plus exister depuis bien longtemps. C’est déplorer que nombre de sujets concernant les femmes soient encore trop peu ou mal traités. Mais c’est aussi voir de plus en plus de personnes lutter ensemble et de tabous sortir au grand jour. La parole se libère et c’est formidable. On se rend compte que l’on fait partie d’une équipe gigantesque, d’une sororité à grande échelle. Globalement, je dirais que dans mon cas, être une femme en France au XXIe siècle, c’est beaucoup de bagarre et d’amour à la fois. 

 


Tu peux suivre l’actualité d’Anaïs Bourdet sur son site officiel et son travail sur sa page Facebook. Et pour Paye Ta Shnek, c’est par là : TumblrFacebookTwitter et Instagram.


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