Best-seller au Japon où il est paru en 2008, Le Restaurant de l’amour retrouvé est un ouvrage à déguster. Son auteure, Ogawa Ito, nous reçoit en cuisine et nous invite le temps de quelques repas afin de soulager nos souffrances et nos angoisses. J’en suis sortie convaincue que les arts de la table sont, comme le livre, un savoureux moyen de nourrir l’esprit. 

 

Je me suis d’abord arrêtée devant la vitrine de la librairie, intriguée par le titre de ce roman japonais. Le nom de son auteure m’était inconnu : Ogawa Ito. J’ai jeté un œil sur le menu, au dos du livre : « Une jeune femme de 25 ans perd la voix à la suite d’un chagrin d’amour, revient malgré elle chez sa mère, figure fantasque vivant avec un cochon apprivoisé, et découvre ses dons insoupçonnés dans l’art de rendre les gens heureux en cuisinant pour eux des plats médités et préparés comme une prière. » Conquise par cette mise en bouche littéraire, j’ai souri au libraire quand, fin connaisseur de littérature asiatique, il a approuvé mon choix en un mot : « Délicieux. »

J’ai commencé par faire connaissance avec la cuisinière par écrit, puisqu’elle ne communique qu’ainsi. Rinco est restée sans voix, au sens propre, lorsque son compagnon est parti, avec tout ce que leur appartement contenait, ou presque… Seule subsiste, dans un réduit, la jarre de saumure héritée de sa grand-mère : « Ouf ! […] C’était mon ultime planche de salut. » Avec cet ustensile et son panier pour bagages, Rinco décide de rejoindre son village natal et sa mère, Ruriko, quittés dix ans plus tôt et jamais revus depuis.

Rinco's Restaurant, réalisé par Mai Tominaga, 2010 © Tōhō

Image extraite de l’adaptation du livre, Rinco’s Restaurant, réalisée par Mai Tominaga, 2010. © Tōhō

En ville, elle a vécu chez sa grand-mère maternelle jusqu’à la mort de cette dernière. Puis a veillé la défunte toute une nuit, seule, en mangeant les donuts que la vieille dame avait réalisés pour elle avant de mourir. La cuisine entre en scène grâce à ce souvenir : « Avec chaque donut de la taille d’une bouchée, moelleusement frit à l’huile de sésame, que je déposais dans ma bouche, les journées baignées de soleil passées avec ma grand-mère me revenaient à l’esprit, telles des bulles vaporeuses. » Dans le car qui la ramène chez sa mère, des prunes séchées lui font ensuite monter les larmes aux yeux. Ça vous parle ? À moi, oui. J’ai donc voulu savoir – et déguster – la suite.

Ruriko veut bien fournir le gîte et le couvert à sa fille moyennant finance, et à condition qu’elle s’occupe de son cochon chéri, Hermès. Pour gagner sa vie, notre « sans voix » propose alors de transformer la remise de la maison en restaurant dont elle sera la cheffe. Marché conclu ! « Mes meubles, mes ustensiles de cuisine, mes économies, tout ce que je possédais, je l’avais perdu. Mais il me restait mon corps. » En Rinco vivent les recettes patiemment transmises par sa grand-mère et réside l’expérience accumulée dans les endroits où elle a travaillé, du salon de thé au restaurant turc, en passant par le bistrot bio et le café chic.

Rinco's Restaurant, réalisé par Mai Tominaga, 2010 © Tōhō

Rinco’s Restaurant. © Tōhō

Tout en concoctant son projet, Rinco mitonne des petits plats spécialement pour Hermès. Difficile, l’animal ! Le jour de l’ouverture, son premier repas de cheffe est pour Kuma, l’homme qui l’aide en tout sauf en cuisine. Rinco a réussi à lui faire exprimer son désir inconscient de curry et lui en a préparé un avec des grenades, qu’elle est allée cueillir elle-même. Pour la Favorite, une vieille femme en deuil depuis des dizaines d’années, elle programme ensuite un festival de saveurs contrastées et inconnues . Elle veut faire « en sorte que les paupières à demi closes du cœur de la Favorite se rouvrent en grand sur le monde »tel est son souhait.

Au cours de la préparation et de la dégustation du copieux et lent repas de la vieille dame, j’ai salivé à la description des mets. J’étais tantôt en cuisine avec Rinco, tantôt à table avec la Favorite, fondant de plaisir à l’idée du sucré-salé de la pomme en saumure, de la fraîcheur du carpaccio d’huîtres et d’amadai, un poisson mariné aux algues, ou encore du fumet du samgyetang, une soupe coréenne au poulet, qu’elle relève de sel gemme naturel, mélangé à des herbes aromatiques et du gingembre. Inutile de préciser que le vœu de Rinco sera exaucé, son restaurant lancé, et que d’autres créations culinaires feront des miracles, mais le meilleur reste à venir, le meilleur de l’histoire et de la réflexion sur les bienfaits de l’alimentation à l’esprit.

Samgyetang, Ginseng Chicken Stew ©Nayuseki

Samgyetang, Ginseng Chicken Stew. © Nayuseki

Ce que j’ai lu et savouré ensuite ne se raconte pas. Ce sont des secrets de famille et de cuisine à découvrir soi-même. Sachez seulement que chacun, qu’il soit omnivore, végétarien ou vegan, y trouvera matière à réflexion et sensations, comme sait si bien nous y inciter notre cuisinière sans voix… Il y est beaucoup question de la mort, ce pendant de la vie que nous exécrons mais dont nous nous repaissons lorsque nous mangeons des animaux et des végétaux. Rinco nous rappelle que les produits frais que nous consommons ont été vivants avant de finir dans notre assiette, et que c’est pour cela qu’ils font du bien à notre corps et notre esprit. Elle nous montre qu’il peut y avoir la même énergie spirituelle et positive à sauver un animal ou à en sacrifier un pour le bien d’autrui. Tout est dans la motivation et la façon de faire, cuisiner pour aider les gens à vivre heureux, en respectant la nature. Le Restaurant de l’amour retrouvé est une invitation à nourrir d’aimer pour mourir en paix.

 

Un premier roman adapté au cinéma

Ogawa Ito est connue au Japon pour ses chansons et ses livres illustrés pour enfants. Le Restaurant de l’amour retrouvé est son premier roman. Il a été adapté au cinéma par la réalisatrice japonaise Mai Tominaga, en 2010.

 


71OcUDmV2xLLe Restaurant de l’amour retrouvé

Ogawa Ito

Maison d’édition : Philippe Picquier
Date de parution : 06/01/2015 (poche)
Nombre de pages : 256
Prix : 8 €

 


Image de une : Izumi & Jun © Izumi Idoia