Présenté par son éditeur comme « le roman vrai des aventuriers de l’art moderne, quand Paris était la capitale du monde », Le Temps des bohèmes se lit comme un feuilleton. En trois saisons, Dan Franck nous raconte la vie de peintres, poètes, écrivains, sculpteurs et musiciens de la première moitié du XXe siècle. Pour te donner une petite idée, suis le guide dans les ateliers et cafés, à Montmartre et Montparnasse.

 

Je suis d’abord entrée dans Le Temps des bohèmes pour son sujet : la vie d’artiste à Paris. J’ai d’autant plus volontiers attaqué cet imposant ouvrage de plus de 1 200 pages que la première saison commence sur la butte Montmartre. J’y ai moi-même vécu au XXe siècle, mais bien plus tard hélas ! À quoi pouvait bien ressembler la vie de ces personnes connues ?

Nous sommes en 1900. Venu pour l’Exposition universelle, Picasso s’installe quelques mois rue Gabrielle, dans le 18e arrondissement, non loin de ses amis espagnols, dont le peintre Miguel Utrillo. Dans ce repaire d’anarchistes qu’est alors Montmartre, peintres et poètes trouvent un terrain propice à leur propre expression rebelle. Ici, on discute de la naissance du cubisme qui, à elle seule, anime les conversations. Je n’ai pas besoin de m’y connaître en histoire de l’art pour être aussitôt captivée. Vus par le petit bout de la lorgnette, même les querelles d’experts et autres points de vue d’initiés sont drôles. À propos de Guillaume Apollinaire, le plus grand défenseur des peintres « cubisteurs », Dan Franck écrit avec humour et humanité :

Apollinaire ne sait plus où il en est. Il aime trop, il donne trop, il discerne trop peu. Il est tiraillé entre son amitié pour Picasso, celle qu’il voue désormais au couple Delaunay (qui déteste l’Espagnol), sa reconnaissance envers Picabia qui, plus riche que tous ses compagnons de fortune et d’infortune, finance l’édition de ses Méditations esthétiques…

L’écrivain n’est mauvaise langue que pour nous distraire et nous inciter à lire et à apprendre. Je suis vite prise par sa narration qui ressemble à celle d’un feuilleton. Je l’accompagne dans des bars où les artistes se retrouvent, pour la plupart sans le sou. Le plus connu est « le Lapin à Gill, rebaptisé Au Lapin Agile, situé rue des Saules », en haut de la butte Montmartre. La patronne cuisine bien et le patron fait crédit. On se voit souvent non loin, chez Pablo Picasso, qui a emménagé au Bateau-Lavoir, et on descend au sous-sol tenter « de négocier à crédit des artichauts, des asperges, des oignons, que le locataire par un miracle jamais expliqué, [fait] pousser chez lui ».

Le Cabaret du Lapin Agile, à Montmartre. Une quantité d'artistes sont réunis sur cette image (entre autres : Poulbot, Dufy, Barrère, Neumont, le père Frédé à la guitare) © Albert Hardingue, vers 1905.

Le cabaret du Lapin Agile, à Montmartre. Une quantité d’artistes sont réunis sur cette image (entre autres : Poulbot, Dufy, Barrère, Neumont, le père Frédé à la guitare). © Albert Hardingue, vers 1905 

Totalement plongée dans ces récits d’un autre temps, je continue mon exploration de la petite histoire de l’art moderne à Montparnasse, qui « [a] aussi ses Bateau-Lavoir », des cités d’artistes dont l’une des plus importantes est la Ruche : « Tous les artistes y firent au moins un tour, beaucoup y restèrent. » Le quartier appartient aux hommes de lettres, comme l’explique Dan Franck :

Jusqu’à la guerre (celle de 1914-1918, ndlr), les peintres de la Ruche ne croisaient pas leurs couleurs avec celles des artistes du Bateau-Lavoir. Un fleuve séparait les deux mondes. Quand la bande de Picasso traversait la Seine, c’était surtout pour rencontrer des hommes de plume amis de Guillaume Apollinaire. Car Montparnasse bruissait du murmure des poètes. Les rimailleurs étaient toujours les rois de l’endroit, et les gribouilleurs encore à leurs basques.

Picasso dans l'atelier du Bateau-lavoir.

Picasso dans l’atelier du Bateau-Lavoir.

Ainsi, Paul Fort, élu prince des poètes par cinq journaux, réunit sa bande chaque mardi à La Closerie des Lilas, comme Picasso le fait au Lapin Agile. Les peintres du Bateau-Lavoir se rendent aussi souvent au café montparnassien, ajoute Dan Franck, car ils trouvent là « des jeux de mots et des plaisirs de poètes » proches de « l’ivresse de leurs couleurs ». La guerre met un terme à ces réunions, dispersant les uns et les autres. Certains qui partis se battre et ceux qui restent ont faim et froid. Heureusement, la solidarité entre artistes s’organise pour protéger les plus fragiles. Les peintres se retrouvent notamment à la cantine de l’une des leurs, Marie Vassilieff, qui leur fait la cuisine pour quelques sous : « On mangeait, on chantait, on jouait de la guitare. On récitait des vers, aussi. On parlait en russe, on s’exclamait en hongrois, on riait dans toutes les langues. Lorsque sonnaient les sirènes des alertes, il suffisait de chanter plus fort pour recouvrir les peurs et les dangers. »

À défaut d’argent, les artistes ont du culot et l’auteur ne manque pas une occasion de le montrer. Je découvre ainsi Amedeo Modigliani à la Rotonde, célèbre bistrot de Montparnasse, où l’artiste dessine des portraits et les offre à ses modèles non consentants en échange d’une consommation ! J’y croise également les écrivains André Salmon et Francis Carco, le peintre Maurice de Vlaminck, le poète Max Jacob, quand tous se moquent du jeune lettré Jean Cocteau, là dans l’espoir de rencontrer Picasso…

Manuel Ortiz de Zárate, Henri-Pierre Roché (en uniforme), Marie Vassilieff, Max Jacob et Pablo Picasso.

Manuel Ortiz de Zárate, Henri-Pierre Roché, Marie Vassilieff, Max Jacob et Pablo Picasso, 1915, devant La Rotonde, à Paris.

Dan Franck n’oublie pas les artistes mobilisés. Il fait des incursions dans les armées pour nous donner de leurs nouvelles, en particulier lorsque Guillaume Apollinaire est gravement blessé à la tête en 1916. Le poète en réchappe mais il meurt finalement de la grippe espagnole au sortir de la guerre, le 9 novembre 1918. Modigliani succombe, lui, d’une méningite tuberculeuse le 24 janvier 1920, « dernière tragédie de ce temps-là ».

L’époque des surréalistes est alors venue. André Breton et Philippe Soupault inventent l’écriture automatique, rédigent Les Champs magnétiques, et se disputent avec le chef de fil du dadaïsme, Tristan Tzara. Au nom de la « libre-pensée artistique », chacun essaie d’imposer sa vision. Le verbe est haut, parfois violent et souvent drôle. Dans ces pages, je croise Louis Aragon, Benjamin Péret, Robert Desnos, Paul Éluard, Blaise Cendrars, et bien d’autres. Je découvre les relations compliquées entre les surréalistes et l’un de leurs mécènes, le grand couturier Jacques Doucet. Je vois le photographe américain Man Ray se lier d’amitié avec eux et tomber amoureux du célèbre modèle Kiki de Montparnasse.

Au rendez-vous des amis, de Max Ernst, 1922 © Wallraf-Richartz Museum, Cologne.

Au rendez-vous des amis, de Max Ernst, 1922. © Wallraf-Richartz Museum, Cologne

Je suis aussi les aventures du peintre japonais Tsugouharu Foujita, alors qu’il est marié avec Fernande Barrey et tape dans l’œil de Lucie Badoud, qu’il surnomme Youki… J’apprends qu’un « jeune écrivain qui monte », Georges Simenon, est de toutes les fêtes de Foujita. Pierre Brasseur n’est pas encore comédien qu’il croise déjà Cocteau. Lequel lui présente l’écrivain Joseph Kessel et s’éprend du jeune Raymond Radiguet, l’auteur du Diable au corps, mort l’année de sa parution, en 1923.

Les 100 dernières pages de la première saison sont tout autant chargées en rencontres. J’embarque avec Ernest Hemingway dans un « inénarrable voyage » à Lyon, où il doit retrouver Francis Scott Fitzgerald, peu après leur premier échange au Dingo, le bar des Américains à Paris. Le journaliste américain ne vit pas encore de sa plume et marche à l’heure du déjeuner pour oublier sa faim :

Hemingway a repéré un trajet qui s’accorde à ses misères. Il s’agit tout d’abord de gagner le Luxembourg : les plantes et les arbres ont une bonne odeur qui n’évoque pas celles de plats alléchants. Entre la place de l’Observatoire et la rue de Vaugirard, les promeneurs affamés ne courent aucun risque : il n’y a pas de restaurant. 

Quand ils ne sont pas au bistrot, les surréalistes se retrouvent rue Blomet, dans le 15e arrondissement, où les peintres André Masson et Joan Miró ont leur atelier. Robert Desnos se rend aussi derrière la gare Montparnasse, rue du Château, chez le peintre Yves Tanguy et les écrivains Marcel Duhamel et Jacques Prévert.

Jacques Prévert, sa première épouse Simone, André Breton et Pierre Prévert, vers 1625.

Jacques Prévert, sa première épouse, Simone Prévert, André Breton et Pierre Prévert, vers 1625.

La bande de Breton, sans cesse renouvelée, cherche encore et toujours la bagarre. Ainsi, ce 14 février 1930, dans un bar du boulevard Edgar-Quinet : « Les nouveaux venus, Buñuel, Giacometti, Magritte, Dalí, Sadoul, Thirion, ne montent pas tous encore en première ligne. Ils sont quelques-uns, cependant, à donner la main à Aragon, Péret et Tanguy. Mais c’est Breton qui franchit le seuil du Maldoror en criant qu’il est l’invité du comte de Lautréamont. Lui encore qui essuie le premier tir de verres et d’assiettes qui brisent les vitres de la façade. » S’ensuit une mêlée d’hommes et de mets raffinés jusqu’à l’arrivée de la police…

Haute en couleurs, la vie de bohème connaît également ses drames. La première saison s’achève tristement par un hommage au peintre bulgare Jules Pascin, que l’on retrouve pendu chez lui le 5 juin 1930. Le Tout-Paris pleure à l’annonce de cette nouvelle car l’homme était « d’une extrême générosité », indique Dan Franck, « aussi prodigue que Modigliani » et aussi aimant qu’Apollinaire. Hemingway consacrera d’ailleurs un chapitre au « prince de Montparnasse » dans son livre Paris est une fête, en 1964.

 


temps des bohèmesLe Temps des bohèmes

Dan Franck

Éditeur : Grasset
Date de sortie : 14/10/2015
Nombre de pages : 1 216
Prix : 29 €

 

 

 

 


Le roman a été adapté en 2015 en série télévisée de six épisodes, Les Aventuriers de l’art moderne. Réalisée par Amélie Harrault, Pauline Gaillard et Valérie Loiseleux, elle est disponible en DVD à la boutique Arte.