Le cinéaste, poète et photographe Abbas Kiarostami a fini d’émouvoir le monde. L’un des plus grands réalisateurs iraniens est mort le 4 juillet dernier, à l’âge de 76 ans. Il laisse derrière lui quelque 40 films, dont certains chefs-d’œuvre qui auront popularisé le cinéma persan en Occident. Deuxième Page dresse une liste non exhaustive des sujets qui ont taraudé celui qui, à l’aide de sa caméra, changeait l’anecdotique en universel.

 

Abbas Kiarostami avait mis un point d’honneur à ne pas quitter l’Iran malgré la surveillance des autorités. Figure clé de la nouvelle vague de son pays dans les années 1970, il est connu pour son recours subtil à la poésie et à l’allégorie, et pour sa défense d’un cinéma résolument politique.

En 1997, il remporte la Palme d’or pour Le Goût de la cerise, qui montre alors en Europe une autre facette de l’Iran. Après la Révolution iranienne et face aux instances de censure, Abbas Kiarostami devient maître dans l’art de mêler subtilement fiction et documentaire. Il déploie sa propre grammaire, fait rimer son travail avec sa filmographie et réinvente les codes d’un septième art qui doit servir son peuple. De réalisation en réalisation, des thématiques phares presque obsessionnelles s’imposent chez lui. En voici quelques-unes.

 

L’enfance

Où est la maison de mon ami, © Abbas Kiarostami/Kanoon, 1987

Où est la maison de mon ami ?, réalisé par Abbas Kiarostami, 1987. © Kanoon

En 1970, Abbas Kiarostami signe son premier court-métrage, Le Pain et la Rue, dans lequel un petit garçon cherche à esquiver le chien qui se trouve sur son passage. Le ton est donné : l’enfant demeurera le protagoniste habituel des débuts de sa carrière cinématographique.

Lorsque sa caméra suit les yeux d’un petit, ceux-ci acquièrent une force et une maturité hors du commun. Sage témoin des mœurs campagnardes dans Où est la maison de mon ami ? (1987) ou tenant un discours d’adulte dans Ten (2002), l’enfant du pays est toujours associé à la justice. Ce dernier s’oppose alors à son aîné, auteur de l’injustice, et ruse pour contourner un obstacle et arriver à ses fins : rendre le cahier d’un ami, éviter un chien errant ou traverser le terrain d’un match de foot qui bloque son passage (La Récréation, 1972).

Dans Le Vent nous emportera (1999), son protagoniste préféré devient même le guide du plus grand. Cela s’explique par le fait qu’avant de se lancer dans la réalisation, Abbas Kiarostami s’est vu confier la création du département cinéma de l’Institut pour le développement intellectuel des enfants et des jeunes adultes (le Kanoon). Il y a réalisé des films pédagogiques sur la morale, l’hygiène, l’éducation, qui annonçaient la place centrale des plus jeunes dans son œuvre.

 

Les femmes

Ten, © Abbas Kiarostami/MK2 Production, 2002

Ten, réalisé par Abbas Kiarostami, 2002. © MK2 Production

La sensibilité d’Abbas Kiarostami à la condition féminine est présente dans toute sa filmographie malgré les difficultés rencontrées en Iran pour s’engager dans cette voie à partir de 1979. Il se garde notamment de filmer les femmes dans des espaces fermés pour éviter qu’elles soient contraintes de porter le voile, alors qu’elles se trouvent dans un lieu privé. Dans Ten, il met en scène des femmes de tous profils à travers neuf dialogues dans un même plan-séquence tourné dans une voiture. L’unique personnage masculin est un enfant buté, moraliste et adulte avant l’âge, symbole de la misogynie en Iran.

Dans ce long-métrage, Abbas Kiarostami, en observateur, laisse peu à peu la rigidité et la violence faire place au relâchement, comme une ode à la liberté retrouvée. Et dans son avant-dernier film, Copie conforme (2010), tourné en Toscane, il réaffirme son opposition à l’oppression féminine en conférant à Juliette Binoche une place de dominatrice dans son couple.

 

Le suicide

Le goût de la cerise, © Abbas Kiarostami/CiBy 2000, Kanoon, 1997

Le Goût de la cerise, réalisé par Abbas Kiarostami, 1997. © CiBy 2000, Kanoon

Le premier long-métrage du cinéaste ouvre la marche : Le Rapport (1976) aborde franchement la thématique du suicide. Pour lui, «se tuer et tuer l’autre sont les deux plus grandes préoccupations de l’être humain» (interview parue dans Les Inrocks en 1997). Avec cette volonté de mettre en avant le suicide, Abbas Kiarostami peut sans doute être considéré comme un réalisateur appartenant au registre du «réalisme noir».

Chez l’Iranien, la mort volontaire pose la question du choix mais aussi de la responsabilité. Il se frotte ainsi à un sujet politique : en Iran, mettre fin à ses jours est particulièrement tabou. Dans Le Goût de la cerise, il est question d’un homme obsédé par l’idée de se suicider, qui cherche une aide pour y parvenir. Abbas Kiarostami choque alors les autorités de son pays en abordant frontalement ce sujet. Les bobines du film étaient d’ailleurs seulement arrivées la veille de la clôture du festival de Cannes, car le visa de sortie leur avait été refusé dans un premier temps.

 

La poésie

likesomeoneinlove

Abbas Kiarostami, également photographe et poète, sait mieux que personne mettre en images la poésie persane. Au gré d’une esthétique lyrique, romantique et aérienne, comme dans Like Someone in Love (2012), ou de dialogues qui peuvent s’apparenter à des vers, il rappelle à quel point la poésie fait corps avec la culture iranienne.

Le lyrisme du Moyen-Orient émane de n’importe quelle bouche, comme le prouve le discours sur l’importance de la vie déclamé par un homme croisé sur le chemin du héros du Goût de la cerise. Il se transforme alors en outil pour introduire des notions philosophiques et de vrais enjeux dans la fiction. L’irréel donne consistance au réel.

 

Le tremblement de terre de 1990

Et la vie continue, réalisé par Abbas Kiarostami, 1991 © Kanoon

Et la vie continue, réalisé par Abbas Kiarostami, 1991. © Kanoon

Le 21 juin 1990, la terre tremble dans le nord-ouest du pays, faisant entre 40 000 et 50 000 morts. Aux alentours de cette date, Abbas Kiarostami tourne trois films dans le village de Koker, situé dans cette région : Où est la maison de mon ami ? en 1987, Et la vie continue en 1991, et Au travers des Oliviers en 1994. La critique parle d’une «trilogie de Koker», dans laquelle trois sujets, l’existence, la mort et la continuité, font écho au drame qui a secoué cette partie du pays. Ces longs-métrages sont de véritables documents faisant état de la réalité de la campagne iranienne.

 

La voiture

Copie Conforme, réalisé par Abbas Kiarostami, 2010 © MK2 Diffusion

Copie conforme, réalisé par Abbas Kiarostami, 2010. © MK2 Diffusion

Tourner un plan-séquence à l’intérieur d’une voiture est habituel chez le cinéaste : celle-ci, en permettant de voyager dans le Kurdistan, se trouve au cœur du Vent nous emportera, sert de huis clos entre un journaliste et des militaires dans Close-up (1990), ou roule durant 1 h 40 dans Le Goût de la cerise – la caméra suit en effet sans cesse le chauffeur en quête d’autrui pour concrétiser son projet de suicide.

Chez Kiarostami, la voiture est à la fois la niche protectrice et l’ouverture sur le monde. Elle permet les face-à-face anecdotiques qui font malgré tout sens et qui exposent les sujets chers au réalisateur : la condition féminine, la modernité et l’archaïsme, la mort ou encore la paysannerie iranienne. Elle est une métaphore de l’observation obsessionnelle du cinéaste, de sa volonté d’itinérance dans les campagnes d’Iran, dans les mœurs de son peuple, puis, au-delà des frontières, en Europe et au Japon. Enfin, l’automobile est à l’image de la société iranienne : une bulle privée où, derrière les vitres, la vie se déroule sans tabou, sans les limitations de la loi islamique.

Tandis que de nombreux représentants du cinéma iranien ont fait le choix de l’exil et de l’affrontement au régime – Bahman Ghobadi, Mohsen Makhmalbaf, ou encore son disciple Jafar Panahi –, Abbas Kiarostami avait souhaité poursuivre son travail chez lui, même après l’instauration de la charia. À travers ses lunettes fumées, il a photographié, immortalisé et mis en images l’Iran, celui qu’il chérissait. Il aura montré au monde qu’il n’y a jamais qu’une seule vérité. Que la réalité est faite de contrastes, de détails et de fêlures. Sa disparition laisse un vide immense et il manquera au cinéma. Mais sa voix, jamais éteinte, pourra se faire entendre à chaque fois qu’un-e inconnu-e regardera l’un de ses films. Je compte sur vous.


Image de une : Abbas Kiarostami. © DR