Cette semaine, nous laissons aux mots de l’une des auteures les plus importantes du XXe siècle toute leur place. Son œuvre était imprégnée de tragique, tout autant que sa vie, à commencer par la manière dont elle s’est terminée. Mais il y avait aussi dans sa création une ivresse de vivre infinie. Encore aujourd’hui, la poésie de Sylvia Plath perdure, ses mots survivent. Des textes ponctués par la douleur, le calme, la solitude, la souffrance, l’affrontement entre la lumière et l’obscurité. Une tentative de comprendre le sens de cette chose désordonnée que nous appelons « existence ».

 

Il s’agit d’exister. Au-dessus du vide. Les pieds écartelés entre deux falaises qui se font face. Il faut avancer, vers cet horizon qui n’annonce rien, ni la paix, la quiétude, ni l’aventure. Il est long, le chemin pour aller vers nulle part. Il faut traverser les eaux mouvantes et mouvementées où chacun-e se meut et s’empêtre les pieds. La surface est calme, elle se ride parfois de quelques expressions. Elle est la démarcation entre les mondes des vivants. Des chairs remuantes. Fluctuantes. L’enfer est sur Terre. À chaque être son cercle, à chaque créature sa maison. Il n’y a qu’à toucher la paroi liquide du bout du doigt pour pénétrer là où l’on ne nous désire pas. Dans la noirceur d’une masse aqueuse plus profonde que l’éternité. Là où l’on entend rien. Là où l’on ne comprend plus. Vierge de branchies, tu es voué-e à étouffer. À couler sans discontinuer. Droit. Là où les monstres marins ont attaché un boulet à tes pieds. Ces pieds écartelés entre deux falaises qui se font face. Qui cheminent vers le néant, traversent les océans.

Annabelle Gasquez

 


Crossing the Water

Black lake, black boat, two black, cut-paper people.
Where do the black trees go that drink here?
Their shadows must cover Canada.

A little light is filtering from the water flowers.
Their leaves do not wish us to hurry:
They are round and flat and full of dark advice.

Cold worlds shake from the oar.
The spirit of blackness is in us, it is in the fishes.
A snag is lifting a valedictory, pale hand;

Stars open among the lilies.
Are you not blinded by such expressionless sirens?
This is the silence of astounded souls.

Crossing the Water, Sylvia Plath, 1962

 

La Traversée

Lac noir, barque noire, deux silhouettes de papier découpé, noires.
Jusqu’où s’étendent les arbres noirs qui s’abreuvent ici ?
Leurs ombres doivent couvrir le Canada.

Une petite lumière filtre des fleurs aquatiques.
Leurs feuilles ne souhaitent pas que nous nous dépêchions :
Elles sont rondes et plates et pleines d’obscurs conseils.

Des mondes glacés tremblent sous la rame.
L’esprit de noirceur est en nous, il est dans les poissons.
Une souche lève en signe d’adieu une main blême ;

Des étoiles s’ouvrent parmi les lys.
N’es-tu pas aveuglé par de telles sirènes sans regard ?
C’est le silence des âmes interdites.

Arbres d’hiver, précédé de La Traversée, Sylvia Plath, traduit de l’anglais par Françoise Morvan et Valérie Rouzeau, Gallimard, 1999

 


Tracklist :

  1. Colin Stetson, Sarah Neufeld – The Rest of Us
  2. Helen Money – Become Zero
  3. Dasha Rush – Abandoned Beauties and Beasts
  4. Abdulla Rashim – Path Inwards
  5. Ancient Methods – Else (Ugandan Methods Mix)
  6. Ritual Howls – Going UpState
  7. Forest Swords – The Weight of Gold
  8. Rrose – Purge
  9. Sandwell District –Falling the Same Way
  10. Port St. Willow – Atlas
  11. Helen Money – Vanished Star

 


Pour celles et ceux qui préfèrent Spotify, c’est par là.


Image de une : © Sara Andreasson