C’était le 10 août 2016. Rappelle-toi. Avant même sa sortie au cinéma, le Ghostbusters de Paul Feig soulevait une vague de critiques misogynes et racistes. En cause : son casting entièrement féminin et la présence de l’actrice afro-américaine Leslie Jones qui, face à la situation, a elle aussi rappelé que les « black lives matter ». Mais, finalement, que sait-on vraiment de ce reboot ? Pas évident de s’attaquer à un monument du cinéma de science-fiction. Eh bien, crois-le ou non, ce Ghostbusters 2.0 a plus à dire qu’il n’y paraît sur l’état actuel de la pop culture.

 

Dans un monde merveilleux, la proposition cinématographique mainstream et sérielle de 2016 serait totalement originale. Nous, les spectatrices et spectateurs, n’aurions pas à engloutir encore et encore la régurgitation d’œuvres que l’on regardait enfant, ou nos parents avant nous. Mais ce monde n’existe pas, et il semblerait qu’aujourd’hui, l’évolution de la proposition culturelle passe par la pratique de la « réinitialisation ». Par la capitalisation de la nostalgie. Comme si, quelque part, il était nécessaire de procéder en douceur. Comme si le grand public, cette créature fantasmée par les sociétés de production, n’était pas prêt à voir des réalisations politisées, originales, créatives, progressistes, tout en étant divertissantes et accessibles à toutes et tous.

Réécrire et se réapproprier des œuvres anciennes – souvent imprégnées de tons sexistes, misogynes, racistes, et invisibilisantes pour les minorités – pour inverser la tendance, multiplier les voix, voilà l’idéal. Progressivement, la réappropriation de ces créations, peu importe notre goût personnel pour elles, change la manière de raconter des histoires. Peu à peu, les perspectives à partir desquelles ces récits sont racontés évoluent. Mais cela prend un temps incroyable – on connait, par exemple, la proportion des femmes à l’écriture par rapport aux hommes, que ce soit à Hollywood ou dans notre chère France, et ne parlons pas des minorités. Si l’on devait faire une comparaison entre les films et les séries, la vitesse d’évolution du cinéma dit mainstream équivaut à peu près à mettre en compétition le paresseux de Zootopie et Bip Bip des Looney Tunes.

zootopia

Notre réaction devant Ghostbusters.

 

Balbutiements d’une petite révolution culturelle ?

Quoi que l’on pense de la manie quasi pathologique des grands pontes de Hollywood à produire des reboots, sequels et remakes, il y a quelque chose de culturellement intéressant à observer. Certain-e-s hurlent à la mort de la créativité, d’autres dénoncent une démarche purement financière en jouant au maximum sur la nostalgie des gens, tandis que le reste y voit un cycle naturel, puisqu’au cinéma cela a toujours plus ou moins existé (n’oublions pas que Trois hommes et un bébéThe Thing, le Dracula de Coppola, Le Ciel peut attendre, Scarface ou encore L’Armée des douze singes sont des remakes plus ou moins libres, pour ne citer qu’eux).

Aussi agacé-e que l’on puisse être face à cette abondance d’œuvres remaniées, proposées par de puissantes boîtes de production, et donc dominantes sur le marché et en salle, on ne peut s’empêcher d’y voir une lueur d’espoir. Et si, en remaniant des films avec un regard contemporain, nous n’étions pas tout simplement en voie de laisser la parole à celles et ceux qui, avant, s’en voyaient privé ? Nous serions alors aux balbutiements d’une petite révolution, non ? Nous pouvons bien évidemment critiquer Disney et sa repasse de ses classiques en live-action, mais n’est-il pas réjouissant de voir l’histoire de Mowgli racontée radicalement autrement, passant d’une fiction raciste à une fiction sur l’acceptation de la différence ? N’est-ce pas là le signe, même minime, d’une lente transition pour le cinéma grand public ?

 

Faire plier et exploser la binarité de genre

L’un des aspects de ce lifting culturel est ce que l’on appelle le « gender bender », ou la manipulation des genres sociaux. Il consiste notamment à inverser les rôles en gardant la binarité de genre en tête pour mieux la déconstruire, et imaginer une société alternative à coups de « Et si… ? » Cette pratique est particulièrement populaire dans le monde des comics, avec la création récente d’une Thor ou d’une Spider-Woman. C’est également vrai au cinéma, où les reboots avec des castings 100 % féminins semblent sur le point de devenir la prochaine tendance (Expendabelles, Ocean 8), laquelle a d’ailleurs commencé avec Ghostbusters, l’un des blockbusters de l’été.

Les polémiques entourant le film écrit par Katie Dippold et Paul Feig ont fait de l’ombre à son contenu. Elles sont parfois allées très loin, au point de franchement nous donner envie de défendre la superproduction coûte que coûte, et créant en nous un sentiment paradoxal et des attentes incroyables autour de Ghostbusters, que l’on espérait honorable, sentiment que nous n’aurions jamais eu avec un lead masculin. Mais elles ont surtout mis en lumière le sexisme, le racisme et la misogynie présent-e-s dans les fandoms, sorte de repaires sacrés souvent peuplés d’hommes blancs, cis et hétéros. Nous en avions déjà eu un aperçu à l’annonce du premier Stormtrooper noir de la franchise Star Wars, incarné par John Boyega, puis à l’encontre de Furiosa, la véritable héroïne de Mad Max: Fury Road, alias Charlize Theron, et même au théâtre, contre Noma Dumezweni, qui joue Hermione dans Harry Potter et l’Enfant maudit. À chaque fois, l’inévitable avalanche de haine a pollué l’atmosphère.

Noma Dumezweni dans le rôle d'Hermione © Charlie Gray

Noma Dumezweni (au centre) dans le rôle d’Hermione. © Charlie Gray

Le fait que le casting 100 % féminin de Ghostbusters provoque des vagues dans les égouts que sont par moments les fandoms n’était donc (malheureusement) pas une surprise. À elle seule, Leslie Jones a porté le poids d’une double stigmatisation, puisque femme et Noire. Cela est allé jusqu’à du harcèlement en bonne et due forme. Des petits garçons auxquels on a toujours tout accordé, et à qui l’on a fait croire que l’univers était leur, se sont vus voler leurs jouets et étaient un peu colère. Quand on y réfléchit, leur réaction pourrait être risible, si ça n’allait pas jusqu’à la mise en danger de personnes réelles et des menaces directes.

Mais le résultat est là : Ghostbusters est un bon film ! Alors, bien sûr, nous sommes loin du chef-d’œuvre du siècle, mais l’on se doit de reconnaître au long-métrage de nombreuses qualités. À commencer par ses actrices.

 

La fille invisible

L’arc narratif est similaire à celui du film de 1984. Erin Gilbert (Kristen Wiig) et Abby Yates (Melissa McCarthy) sont deux scientifiques et anciennes amies. Elles s’étaient perdues de vue depuis longtemps, jusqu’au jour où leur route se croise à nouveau, en même temps que celle de fantômes assez rétro. Des années auparavant, les deux femmes coécrivaient un livre sur les ectoplasmes, mais Erin avait décidé de suivre une autre voie pour redonner une crédibilité à son parcours professionnel. Professeure émérite à Columbia, elle se retrouve maintenant confrontée à ce qu’elle pensait impossible et finit par rejoindre Abby et son ingénieure Jillian Holtzmann (merveilleuse Kate McKinnon) pour partir à la chasse aux fantômes. Elles font la connaissance de Patty Tolan (Leslie Jones), une employée de métro témoin d’une apparition. Son érudition concernant l’histoire de New York finit par se révéler indispensable au trio, qui devient alors quatuor.

Ghostbusters, réalisé par Paul Feig, 2016 © Sony Pictures

Ghostbusters, réalisé par Paul Feig, 2016. © Sony Pictures

Il y aurait bien des angles pour analyser Ghostbusters, mais la notion de sororité qui se construit en filigrane tout au long du film semble particulièrement intéressante. Le scénario explore les particularités d’une relation entre femmes très différentes, décortiquant l’importance de leur amitié et de l’amour qui les lie. Au cinéma, il s’agit d’un thème trop peu exploité, particulièrement dans un film à si gros budget (l’occasion de revoir des longs-métrages brillants tels que Les Triplettes de Belleville ou, plus récemment, Mustang).

Dans une scène de vie tout à fait habituelle, au moment du repas, on retrouve Jillian, Patty et Erin en train d’apprendre à se connaître. Celle-ci explique alors qu’enfant, un spectre lui est apparu tous les soirs pendant un an, faisant d’elle la risée de son école. Elle leur dévoile également que son surnom était « ghost girl ». En français, on pourrait traduire par « la fille invisible ». L’ensemble du développement narratif se construit en fait sur cette notion d’invisibilité. Quand les héroïnes commencent à chasser les fantômes et partagent leurs vidéos en ligne pour prouver leur théorie, immédiatement, on croit à un hoax. Les commentaires des internautes sont cinglants et le sentiment général est clair : « Ain’t no bitches gonna hunt no ghosts.1» Un clin d’œil grinçant au harcèlement en ligne, faisant un peu trop écho à la réalité. Leur ambition est alors de prouver leur découverte et de se crédibiliser aux yeux de la société.

Peu importe les accomplissements des quatre protagonistes de Ghostbusters, on leur demande toujours de faire leurs preuves. C’est même quelque chose d’intégré chez Erin qui, confrontée à la moquerie de Bill Murray (qui joue un scientifique reconnu et médiatisé), se sent obligée de lui montrer qu’elles disent la vérité, au point de risquer l’entièreté de leur travail. « Erin. Come on, we have finally succeeded doing the thing that we have talked about since we were little kids. And you want to risk it all, what, for him? Who cares if you impress him?2 » la questionne Abby.

Ce qui unit ces femmes est leur confiance mutuelle. Elles peuvent compter les unes sur les autres. Lorsque le maire de la ville et sa conseillère décident de nier publiquement leurs recherches afin de ne pas provoquer de panique générale, le constat est sans appel : « Well, it’s official. We’re all ghost girls now.3 »

Cette justification permanente de la légitimité des femmes, à tout niveau, parle à beaucoup. Il faut toujours en faire plus que l’homme en face de soi. Dans un univers aussi fantasque que celui de Ghostbusters s’inscrit donc un discours plus sérieux, aux allures politiques, sur la place de ces femmes dans notre société contemporaine et occidentale, toutes confrontées au sexisme, et pour l’une d’entre elles, au racisme. De nombreuses références y sont faites – sous couvert d’humour –, renvoyant à des situations concrètes d’inégalité dans un système toujours excluant pour les femmes et les minorités :

 Does a woman have to prove herself over and over and over again, despite her experience and her accomplishments, every time she wants to take a professional step forward?4  s’interroge Virginia Johnson (Lizzy Caplan) dans Masters of Sex (saison 4, épisode 1).

La sororité est l’une des réponses au questionnement de Virginia, et elle n’est pas applicable qu’au milieu professionnel. Veiller les unes sur les autres, ne pas se blâmer des mécaniques discriminantes, compter sur nous-mêmes – les femmes – et sur celles autour de nous avec bienveillance est un moyen de combattre ledit système et d’instaurer un changement en profondeur.

 

De l’imperfection de la pop culture et de la nécessité de se réapproprier le storytelling

La vérité est que Ghostbusters est incroyablement réjouissant à regarder, malgré des critiques tout à fait justifiées et de nombreux bémols qui viennent interrompre une liesse sincère. Entre autres, le fait que Leslie Jones, unique femme noire du casting, joue la seule non-scientifique. Bien que Paul Feig ait expliqué que le rôle de Patty était originellement destiné à Melissa McCarthy, il est difficile de ne pas voir dans la version finale du personnage la poursuite d’un trope tristement célèbre de la télévision et du cinéma, celui du token minority.

Un problème de racisme systémique demeure, y compris dans la représentation des personnes racisées sur grand écran. L’actrice a bien sûr raison de présenter son rôle comme étant celui d’une femme en proie à une certaine réalité de classe. Pour autant, ce commentaire n’empêche pas une problématique plus profonde, liée à l’histoire du cinéma :

Writer/director Paul Feig must have missed the memo on what it could mean for a young black girl to see someone like herself as a scientist instead of the sidekick. To see a black woman be the witty, smart hero this time would have been so powerful and meaningful5, explique très justement Tanya D sur Polygon.com.

Cela dit, quelques renversements, en réponse au film original (ainsi qu’à des problématiques sociétales), sont intéressants, bien qu’imparfaits. Comme le choix de récupérer et de démythifier le stéréotype du « geek puceau » pour en faire le vilain. Rien de neuf a priori. Pourtant, ici, il représente une idée de ce qu’un masculiniste peut être. Ce qu’un homme enfermé dans une masculinité asphyxiante peut devenir. Pour autant, les blagues sur son éventuelle virginité n’ont absolument rien de drôle et viennent couper l’herbe sous le pied de cette tentative à première vue engageante. (Quelqu’un pourrait-il dire à Paul Feig que ça n’a plus d’effet comique depuis environ toujours ? Merci.)

Kate Mk GB

La perfection incarnée.

En revanche, le choix de l’adonis Chris Hemsworth pour le rôle du secrétaire complètement écervelé, alias Kevin, s’est révélé être une vraie bonne idée. Une jolie réponse au sexisme qui entourait les personnages féminins dans les longs-métrages réalisés par Ivan Reitman. Mais il faut l’avouer, Ghostbusters patauge et trépigne parfois dans le slime, sans trop savoir quelle direction prendre.

 

Sororité, j’écris ton nom

Malgré ses imperfections, le film reste un véritable concentré d’action, mené par quatre femmes. Et rien que cela est rafraîchissant, autant qu’incroyablement exaltant. Ghostbusters réussit un tour de force assez magique, là où l’on attendait qu’il s’écroule lamentablement. Et il y a fort à parier que les libertés laissées aux actrices et acteurs quant à l’élaboration de leur personnage et que le fait qu’une femme ait coécrit le scénario y sont pour beaucoup. On ne rappellera jamais assez l’importance de mettre davantage de femmes derrière la plume et la caméra. Le cinéma et la pop culture ne pourront sinon jamais sortir de cette hésitation précédemment évoquée, souvent génératrice d’œuvres oppressives et excluantes.

La fin de Ghostbusters apporte aux héroïnes la reconnaissance qui leur était due. De nuit, elles admirent les buildings de la grosse pomme, éclairés par des messages de remerciement à leur encontre. L’on se demande alors quand cette illumination aura lieu dans notre monde, qui ne connait pas de fantômes, si ce n’est ceux du patriarcat (spectres de type 7 plutôt que 1, on ne va pas se mentir). Les femmes ont-elles donc besoin de sauver l’humanité pour être reconnues ?

 


Pour aller plus loin :

 


1Aucune salope ne va chasser de fantôme.

2Erin. Voyons, on a enfin réussi à faire ce dont nous parlons depuis que nous sommes gamines. Et tu veux tout risquer, pour quoi, pour lui ? Qu’est-ce que ça peut bien faire de l’impressionner ?

3Eh bien, c’est officiel. Nous sommes toutes des filles invisibles maintenant.

4En dépit de son expérience et de ses réussites, une femme doit-elle donc faire ses preuves sans arrêt, encore et encore, à chaque fois qu’elle désire avancer dans sa carrière professionnelle ?

5Le réalisateur et scénariste Paul Feig a dû louper la note lui précisant ce que pouvait représenter pour une jeune fille noire de voir quelqu’une comme elle en scientifique plutôt qu’en sidekick. Voir une femme noire être l’héroïne brillante et drôle dans Ghostbusters aurait été fort et significatif.