Dans La Couleur de l’adoption, Manuelle Alix-Surprenant donne une parole sans filtre à des personnes qui ont été adoptées. Entre conflit de loyauté, sentiments enfouis et histoire incertaine, son projet offre un espace d’expression et de rassemblement à des êtres en quête d’identité.

 

Pour Manuelle Alix-Surprenant et Renaud Vinet-Houle, le livre La Couleur de l’adoption était une évidence. Depuis qu’il s’est créé, le binôme poursuit inlassablement sa quête de nouveaux récits. Ce projet québécois, qui reflète le meilleur d’Internet, a donc fait ses premiers pas digitalement. Le but : permettre aux personnes adoptées de s’approprier leur narration. Ces 30 portraits de « pionniers-ères » peuvent résonner en chacun-e de nous car, comme le dit si bien l’infatigable jeune femme, nous sommes toutes et tous concerné-e-s par l’adoption.

L’enjeu est d’offrir des espaces d’expression privilégiés à ces gens qui voient bien trop souvent leur histoire déformée et reprise avec d’autres mots que les leurs − qu’il s’agisse de ceux des parents adoptants ou de ceux des journalistes, qui ont vite fait de simplifier un sujet vaste et complexe. Manuelle Alix-Surprenant milite pour un monde plus juste, et son CV est impressionnant : présidente cofondatrice de L’Hybridé (qui existe depuis 2010) et ex-coordinatrice du Forum jeunesse de l’île de Montréal, cette touche-à-tout venue de la communication a toujours privilégié des opportunités professionnelles liées à des causes sociales, à l’entraide.

 

Pour celles et ceux qui ne te connaissent pas, peux-tu m’en dire un peu plus sur qui tu es et d’où tu viens ?

Ah ! les fameuses questions qui tourmentent couramment les personnes adoptées ! Je répondrai simplement que je suis née en Corée du Sud et que j’ai grandi au Québec. J’habite la métropole et je me sens tout à fait montréalaise. Si l’on devait résumer : je suis une femme, féministe, adoptée, professionnelle, citoyenne engagée et étudiante en anthropologie de l’adoption et de la parenté !

 

Comment est né le projet La Couleur de l’adoption ?

C’était d’abord l’idée de mon collègue, Renaud Vinet-Houle, photographe professionnel, et lui aussi adopté. Il y a quelques années, il m’avait parlé d’une collection de portraits de personnes adoptées. Je l’ai relancé l’année dernière après avoir constaté que de nombreux-ses reporters-trices, journalistes et/ou parents adoptants traitaient ce sujet d’un point de vue assez uniforme.

Ce livre présente donc 30 personnes adoptées vivant au Québec. C’était l’occasion pour celles-ci, premières concernées, de parler avec leurs mots. Les textes – qu’elles rédigent – exposent leur parcours et leurs questionnements sur ce qu’elles savent et ignorent de leur histoire intime.

© LCDA

 

Quels progrès as-tu remarqué auprès des institutions québécoises ? Quels sont les obstacles qui persistent ?

Les autorités centrales et les agences d’adoption considèrent que l’enfant doit être au cœur des priorités, comme le stipule la Convention de La Haye portant sur la protection des enfants. Il apparaît donc logique que notre voix soit entendue et considérée !

Il est primordial que les instances au pouvoir nous écoutent, mais qu’elles mettent également des mesures en place afin que l’on ait accès à une oreille attentive. Récemment, le Secrétariat à l’adoption internationale du gouvernement du Québec a fait pour la première fois une place pour une représentante adoptée au sein de son comité de concertation. Il s’agit de moi, et je suis fière d’être de celles et ceux qui siégeront à ce comité aviseur.

 

Pourquoi est-il si important de donner la parole aux concerné-e- s ?

Car ce sont ces gens qui vivent l’adoption dans sa manière la plus intime. Plusieurs fois, on m’a parlé de parents dont les enfants étaient très heureux de leur condition. Mais les personnes adoptées sont constamment confrontées au conflit de loyauté (fait de devoir choisir entre leurs parents adoptifs et leurs parents biologiques, ndlr) et doivent donc exposer leurs propres idées. Qu’elles soient enfants ou adultes, elles n’osent pas forcément interroger leurs parents ou partager leurs réflexions sur le sujet, de peur de faire de la peine à ces derniers.

Finalement, nous avons rencontré plus d’une trentaine de participant-e-s, et certain-e-s n’avaient jamais évoqué leur adoption avec leurs parents. Leur collaboration à notre projet leur a permis de se dévoiler auprès de leur entourage, pour qu’il les entende et les comprenne.

« On me demande souvent comment j’ai su que j’avais été adoptée et comment j’ai réagi. Je crois en fait l’avoir toujours su. D’aussi loin que je me souvienne, nos parents nous ont toujours bien expliqué notre situation, et le pourquoi de notre différence de couleur de peau. » Maude Touchette, pionnière d’Haïti. © LCDA

 

Quels sont les bénéfices de cette démarche ? 

Pour les lectrices et lecteurs dans le même cas, c’est l’occasion de s’identifier à des personnes qui ont eu un parcours similaire et de ne pas croire être le ou la seul-e à s’interroger sur un tas de choses − qu’ils et elles ne verbalisent d’ailleurs généralement pas. Pour les adoptants, c’est l’opportunité de comprendre comment leurs enfants peuvent se sentir. Chacun des témoignages est précieux.

 

Qu’est-ce que viennent généralement chercher les gens qui vous contactent ?

Ils ont chacun une histoire unique et extraordinaire. Ils recherchent parfois des modèles, mais le plus souvent, ils souhaitent juste faire sortir leurs sentiments trop longtemps enfouis. Ils prennent leur courage à deux mains et partagent avec nous leurs introspections et leurs tourments. Alors que certains profitent de cet espace d’expression pour exposer des sentiments contradictoires, d’autres utilisent cette tribune pour rendre hommage à leurs parents adoptifs. Leur participation devient une démarche de résilience dans leur quête identitaire.

 

Quels préjugés sont les plus difficiles à déconstruire ?

Souvent, les personnes adoptées qui osent poser des questions sur leur origines sont perçues comme ingrates. Si l’on se demande qui sont nos parents biologiques ou si l’on émet le souhait de retourner dans notre pays d’origine, il n’est pas rare d’entendre : « Tu n’es pas heureux-se ici ? Tu n’aimes pas tes parents adoptifs ? Tu sais que tes vrais parents sont ceux qui t’ont élevé-e, non ? » Le conflit de loyauté est inévitable : soit tu aimes tes parents adoptifs, soit tu souhaites reconnecter avec ton passé, mais les deux sont impossibles !

D’ailleurs, la grande majorité de celles et ceux que nous avons rencontré-e-s ont tenu à spécifier qu’elles et ils aimaient leurs parents adoptifs. Comme s’il était inconcevable que cette quête identitaire leur appartienne tout simplement.

 

En quoi consiste ton job au sein du projet ?

En tant que cofondatrice et directrice des communications, je m’occupe principalement des témoignages et des entretiens. Puisque ce sont les participant-e-s qui rédigent leur texte, nous nous assurons que leurs idées soient bien représentées par les mots utilisés. Après avoir réalisé un entretien téléphonique et reçu la première version de leur écrit, nous fixons un rendez-vous.

En nous mobilisant presque chaque fin de semaine pendant un an, Renaud et moi avons ainsi parcouru plus de huit régions au Québec (probablement près de 2 000 kilomètres en tout) pour découvrir nos auteur-e-s dans leur milieu de vie. Nous les rencontrions au café du coin ou carrément dans leur maison. Puis, Renaud prenait des photos et hop, on partait à la rencontre de quelqu’un-e d’autre.

« Mon gros problème n’était pas le fait d’être adoptée, mais le racisme. À 5 ans, j’ai changé d’école, les enfants n’ont pas voulu me donner la main. J’ai toujours su que j’étais adoptée, mais pas que j’étais noire. » Amandine Gay, pionnière de la France. © LCDA 

 

C’est, dans un premier temps, une question d’échange et d’attention.

Complètement. Renaud et moi sommes bénévoles, et nous avons engagé des dizaines de milliers de dollars en frais de déplacement et de matériel, ainsi que du temps et de l’expertise. Nous sommes à la recherche d’une maison d’édition, et nous espérons en trouver une qui saura respecter notre action et reconnaître la valeur de notre projet.

 

Pour comprendre l’ensemble de ta démarche, il faut que tu m’en dises un peu plus sur L’Hybridé.

C’est un organisme à but non lucratif, qui a pour mission de rassembler des personnes adoptées à l’international. Nous organisons des activités de socialisation afin de briser leur isolement. C’est génial de voir des liens se tisser entre les participant-e-s au cours de nos activités. Et ça fait plaisir de se rendre compte qu’ils et elles se sentent moins seul-e-s, et que leurs questions trouvent écho.

Nous offrons également des services d’accompagnement afin de soutenir celles et ceux qui ont besoin d’un filet de sécurité. Par exemple, nous avons organisé un atelier avec une psychologue pour discuter de leur attachement. En parallèle de cela, nous sommes également un pont entre ces individu-e-s et les institutions. C’est à dire que nous représentons les idées et les intérêts des personnes adoptées auprès des instances décisionnelles et des partenaires en adoption internationale.

Les administratrices et l’administrateur de L’Hybridé. © DR

 

Finalement, les buts de ces démarches se recoupent : il s’agit d’offrir une oreille attentive et une aide à celles et ceux qui en ont besoin.

Exactement. Nous travaillons avant tout pour les personnes adoptées, de manière bénévole, et en collaboration avec les services clés québécois et un réseau plus global.

 

Tu as donc l’occasion de mener des actions concrètes, d’être en première ligne concernant un sujet qui t’est cher.

Oui, je crois que j’ai réussi à rassembler une équipe motivée, compétente, professionnelle et travailleuse, dans l’espoir de mener à bien des projets répondant aux besoins des personnes adoptées. Je dis souvent que je ne suis pas une intervenante ; je n’ai pas les compétences pour accompagner une personne en situation de vulnérabilité, par exemple. Mais je sais construire et entretenir un réseau d’individu-e-s qui ont des aptitudes complémentaires aux miennes ! Pour moi, il est impensable de ne pas consacrer mes efforts professionnels à une cause sociale.

 

 

Pourquoi La Couleur de l’adoption te tient-il autant à cœur ?

Nous sommes près de 20 000 personnes adoptées au Québec. Pourtant, on nous voit peu et on nous entend peu. Quand j’étais jeune, je n’avais pas de modèle auquel m’identifier, et c’est un problème central qui existe toujours. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup, voire pas du tout, de diversité culturelle dans les sphères publique et politique. Gamine, j’étais convaincue que j’étais blanche, puisque tout le monde autour de moi l’était. Puis, je suis arrivée à Montréal, seule, et j’ai réalisé que le fait d’être Québécoise pouvait être concilié avec la diversité ethnique et culturelle, que mon identité n’était pas uniforme.

 

Existe-t-il un tabou autour de l’adoption ?

Je pense que les familles biologiques sont les grandes oubliées. Plusieurs recherches ou récits se concentrent sur les adoptants ou les personnes adoptées, mais encore trop peu s’intéressent aux familles biologiques. Pourquoi ? Est-ce parce qu’elles sont issues des pays du Sud, donc pauvres, et donc sans valeur ? Il apparaît de plus en plus que des mères biologiques n’ont pas donné leur consentement de manière éclairée lorsqu’on leur a demandé d’abandonner leur enfant, et qu’elles souffrent des conséquences de cette décision.

Celles et ceux qui retrouvent leurs parents biologiques ou leur famille élargie constatent que ce qu’on leur a raconté n’est pas si évident. On peut comprendre que certaines mères biologiques aient succombé à la pression et accepté l’abandon de leur enfant. Cette situation est indissociable du caractère asymétrique de la relation des pays du Nord et du Sud. Heureusement, les pratiques en adoption internationale se sont un peu améliorées. En fait, au Québec, il est tabou de repenser l’adoption plénière, et de se pencher sur l’adoption simple ou des formes de coparentalité, voire de parrainage.

« J’en ai longtemps voulu à ma mère biologique de ne pas m’avoir laissé quelque chose pour pouvoir la retrouver ou comprendre pourquoi elle m’avait abandonnée. Pourquoi ne m’avait-elle pas laissé un message, un objet significatif, un nom, ni même une photo ? » Gabriella Delorme-Grenier, pionnière de la Bolivie. © LCDA

 

Le Québec et la France voient certainement les choses différemment concernant la « question identitaire ». Quel est ton ressenti sur ce point ?

Je ne connais pas vraiment la situation en France, mais je crois que le Québec a une vision différente de sa construction identitaire. J’ai l’impression que la France, comme ancien pays colonisateur, a du mal à accepter la richesse de la diversité ethnique et culturelle.

Le Québec, en tant que nation anciennement colonisée − et colonisatrice des autochtones, j’en conviens − et entourée de provinces anglophones et des États-Unis, réfléchit depuis longtemps à son identité. Les personnes racisées sont peut-être moins ghettoïsées et ostracisées qu’en France, mais nous dénonçons tout de même le racisme systémique auquel elles doivent faire face. Il y a encore beaucoup de chemin à faire pour la représentativité des minorités visibles et leur accessibilité aux sphères décisionnelles et culturelles québécoises.

 

Où en est la recherche du financement du livre ?

Actuellement, il est entièrement assumé par Renaud et moi. Imagine : 52 semaines à 10 heures par semaine. Nous planifions éventuellement de soumettre des demandes de subventions et souhaitons lancer une campagne de sociofinancement. Nous considérons que ce livre sera un bénéfice pour la société québécoise ainsi que pour la communauté francophone, parce que nous sommes tou-te-s, de près ou de loin, concerné-e-s par l’adoption internationale.

 

Et côté fabrication ?

Nous avons terminé le recrutement des pionniers-ères. Nous devons maintenant retravailler quelques textes et photos, et nous recherchons une maison d’édition. Nous espérons lancer la version papier en novembre 2017, ce mois étant celui de l’adoption en Amérique du Nord.

Manuelle Alix-Surprenant dans sa ville natale, à Gwangju, en Corée du Sud. © Youssef Shoufan

 

Être une femme au XXIe siècle, c’est comment ?

Ça requiert de la persévérance. Beaucoup de gens aiment croire que l’on a atteint l’égalité, que la pensée féministe est intégrée aux politiques sociales, que le combat des femmes fait partie du passé et que nos revendications ne sont que superflues. Il est trop facile de s’imaginer qu’aujourd’hui, la société est plus avancée qu’auparavant. Ce n’est pas le cas puisque l’on constate encore que les femmes ne reçoivent pas un salaire équivalent à celui des hommes. Il est anormal que les femmes au pouvoir se fassent juger sur leur tenue vestimentaire plutôt que sur leurs idées. Et il est inconcevable que les femmes subissent régulièrement des agressions, tout en devant en plus porter la culpabilité de ces agressions !

Nos sociétés aiment s’autocongratuler et se penser progressistes. L’un des adages les plus populaires n’est-il d’ailleurs pas : « Derrière chaque grand homme, se cache une femme » ? Je déteste cette expression : pourquoi la femme devrait-elle être derrière ? Pourquoi ne pourrait-elle pas être à côté, voire devant ?

 


Retrouve toute l’actualité du projet La Couleur de l’adoption sur le site officiel.


Image de une : Manuelle Alix-Surprenant en Corée du Sud, dans la forêt de bambou de Damyang. © Youssef Shoufan