Cette semaine, la playlist littéraire rend hommage à la poétesse française d’origine polonaise Marie Krysinska, née en 1845 et morte en 1908. Son existence comme sa poésie ont toujours été ignorées dans nos livres d’école, comme cela est le cas pour tant d’artistes féminines. Elle a pourtant été la seule femme présente dans certains cercles littéraires bien connus, mais aussi, et surtout, une autrice incroyablement prolifique (romans, poèmes, chansons, nouvelles, chroniques culturelles…). Elle a notamment été publiée dans la revue Le Chat noir, et participait activement à la vie du célèbre cabaret parisien, qui anime encore aujourd’hui l’imagination des touristes en balade à Montmartre, y cherchant inlassablement des effluves de fin de siècle.

 

J’espère vainement être l’héroïne de ma propre histoire. Pour cela, j’écris, je corrige et j’annote le plus simple des gestes. Je reformule inlassablement. En si peu de temps – que suis-je aux yeux vides de l’Univers ? –, j’ai vécu mille vies. Elles me semblent toutes aussi réelles que celle que l’Autre écrit pour moi. Plus ennuyeuse. Plus triste. L’Autre n’a de cesse de m’expliquer l’importance de la Réalité. Et d’être en prise avec elle. Je me demande alors qui se berce d’illusions, moi ou l’Autre, quand bien même l’Autre est une partie de moi.

La Réalité n’est que ce que j’en fais.

Ce que tu en fais.

Tu remarqueras les majuscules qui viennent conceptualiser subjectivement des mots disponibles et faciles. Il suffit de cela. D’une graphie surélevée pour changer le sens du récit. Le sens de mes pensées. Je mets des majuscules à chaque coin de route, à chaque coin de phrase, pour tenter l’invraisemblable voyage. Celui de la vie et de la vérité acceptée, quand je sais pertinemment qu’il y a autant de vérités que de secondes, des secondes vécues par toutes les âmes qui peuplent le Cosmos. Je suis une étoile. Je suis une lionne. Je suis le saule pleureur inconsolable à la racine abîmée. Je suis chaque cellule accrochée à l’absurde existence que nous essayons en vain de narrer.

Dans la réalité de l’Autre, je suis insignifiante…

– ou peut-être suis-je l’insignifiance même, j’inspire et j’expire –

… dans mes réalités, je suis toi et tout à la fois.

Je suis la reine, la sorcière, l’Amazone,
et la nonne dévouée.

Je suis la putain, la vierge, la mère,
et la vieille dame fatiguée.

Je suis l’impératrice, la servante, la soignante,
et la déesse adulée.

L’impossible histoire que jamais tu ne pourras interrompre d’un point final, car pour mes mille incarnations, la page est déjà tournée.

Annabelle Gasquez

 


Paradoxe

À François de Nion.

Errer parmi l’extravagant azur des Fictions,
Aimer les Fleurs aux dangereux parfums,
Croire à tous les sourires,
Pieusement s’agenouiller devant tous les Dieux,
Aux rayonnants diadèmes.
Errer parmi l’extravagant azur des Fictions,

C’est peut-être là – vraiment – la Sagesse.

*
* *

Altièrement passer dans la vie
Ignorant la haine,
Les yeux fixés aux radieux lointains,
Les mains pleines des douces roses d’Amour.
Altièrement passer dans la vie.

C’est peut-être là – vraiment – la Vertu.

*
* *

Pleurer des larmes plus belles
Que les perles des couronnes,
Se bâtir dans le Rêve d’inaccessibles châteaux
Pour s’y réfugier et s’y consoler
D’être né.
Pleurer des larmes plus belles
Que les perles des couronnes.

C’est peut-être là – vraiment – le Bonheur.

Rythmes pittoresques : mirages, symboles, femmes, contes, résurrections,
par Marie Krysinska, éditions Alphonse Lemerre, 1890, p. 118.

 


Tracklist :

  1. Hauschka — Radar
  2. Invisible Church, Marie Davidson — Never Release the Tension
  3. Essaie Pas — Tout est jeune
  4. Molly Nilsson — My Dream From Last Night
  5. Lena Willikens — Howlin Lupus
  6. Carla dal Forno — DB Rip
  7. Kelly Lee Owens — CBM
  8. Grouper — Call Across Rooms
  9. Sophie Hutchings — By night
  10. Karin Borg — Norrsken
  11. Amity Cadet — Romances
  12. Anna Rose Carter — One Each
  13. Carla dal Forno — The Same Reply

 


Pour celles et ceux qui préfèrent Spotify, c’est par là.
 


Image de une : The Blue Room, Suzanne Valadon, 1923.