Ingrid raconte un samedi soir comme les autres, ou presque. Notre rédactrice porte – fièrement – son afro. Et pour elle, cela est le synonyme de micro-agressions quotidiennes. Alors qu’elle espère un jour pouvoir boire une bière sans avoir une main étrangère dans ses cheveux, elle te raconte la portée d’un geste a priori innocent.

 

Tous les week-ends ou presque, juste avant de pousser la porte d’un bar, mon copain et moi, on rigole et on parie sur le nombre de personnes qui vont se manifester ou me solliciter à cause de mon afro. La forme est variable. C’est soit un compliment, soit un commentaire, soit une question, soit carrément la main dans mes cheveux.

Avec ma coupe, me faire remarquer est inévitable. C’est volumineux, c’est politique (pour certain-e-s, pour moi, c’est juste des cheveux qui poussent sur ma tête) et, malheureusement, encore inhabituel. Donc, bien sûr, quand je rentre dans un bar, on me voit. Mais ça, c’est tout le temps et partout, et j’ai appris à ignorer les regards, donc ce n’est pas grave. Ce qui est un peu gênant (et c’est un euphémisme), c’est quand les gens se permettent de mettre leur main dans mes cheveux. Ce geste si violent et intrusif peut me gâcher la soirée, même si je suis en train de tout donner sur « New Rules » de Dua Lipa, ma chanson du moment. Bien sûr, en général, cela surgit en fin de soirée, quand je baisse ma garde (j’en ai évité des mains baladeuses en m’esquivant juste à temps), et que la populace est plus alcoolisée.

Il n’y a qu’à prendre pour exemple vendredi soir dernier. Un mec arrive sur le côté, passe la main sur mes cheveux, et s’exclame : « J’adore ! » Comme d’habitude, ma réaction est la même. Je lui dis : « Tu m’touches pas ! » Et là, il prend cet air choqué – celui qu’ils prennent tous –, comme si c’était moi, l’agresseuse. Sauf que non, je ne vais pas sourire. Je ne vais pas leur répondre : « Merci. » Tu me déranges, tu me gâches mon moment, et surtout, tu touches mon corps sans ma permission. « Don’t Touch My Hair », chante Solange. Ce soir-là, le malotru est parti tout penaud, en se disant sûrement que je n’étais pas cool et qu’il fallait que je me détende. Et alors ? Je pourrais ne pas m’énerver, je pourrais donner des cours de savoir-vivre le samedi soir, dans les bars. Sauf que je n’en ai pas envie. Que ces gens s’éduquent eux-mêmes. Dans ces moments-là, ils ne méritent rien d’autre que ma colère.

Pourtant, en 2017, le cheveu afro s’est rebellé, il a fait parler de lui, il s’est défendu et a revendiqué sa beauté et le respect qui lui est dû. Mais apparemment, ceux qui se permettent de toucher mes cheveux n’ont pas entendu parler de Hair Nah!, un jeu vidéo créé par la directrice artistique américaine Momo Pixel, pour attirer l’attention sur ce geste insupportable. Ils n’ont pas vu ni entendu les témoignages des femmes d’Ouvrir la voix, le film d’Amandine Gay qui donne la parole à des afrodescendantes de France et de Belgique. Ils n’ont pas compris que le fait que Grazia UK efface une partie de la coiffure de l’actrice Lupita Nyong’o était un manque de respect.

Chaque week-end, je suis toujours plus optimiste que mon copain. Je parie que non, ce ne sera pas comme la dernière fois… Pour le moment, il gagne à tous les coups.

 

Œuvres citées (entre autres) :

  • New Rules, « Dua Lipa », Dua Lipa, 2017

 

 

  • Don’t Touch My Hair, « A Seat at the Table », Solange, 2016

 

  • Ouvrir la voix, Amandine Gay, 2017