On n’a pas tou-te-s l’option de partir en vacances, et durant ces périodes de calme où l’on peut prendre un peu de temps pour s’occuper de nous-mêmes, il n’y a rien de plus déprimant que de faire défiler le fil Instagram de tes potes qui se dorent le fessier au bord des lacs d’Italie. Je te propose donc de faire un petit sevrage des réseaux sociaux (mais pas de Deuxième Page, évidemment), et de mettre tes pieds en éventail sur ton clic-clac, ton balcon ou même dans ta tête – un exploit qui dépasse les lois de la physique. Pour l’occasion, je t’ai fait une petite sélection pour passer ton été dans un bain de culture. Parce que tu sais quoi ? Tu l’as bien mérité.


 

Doctor Who
Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, de Robert Aldrich
Feminist Frequency
Women Who Do Stuff
Kat Blaque
Qui a peur de la mort ?, de Nnedi Okorafor
Al Musiqa, à la Philharmonie de Paris
Brute, de Fatima Al Qadiri
Zanele Muholi
Ciné-club Le 7e genre
L’épisode final de Sense8

 

La série pour te réconforter

Doctor Who

Il y a certainement peu de séries que j’aime autant revoir que Doctor Who (la nouvelle version, évidemment). Certain-e-s pourraient laisser entendre que je souffre d’une obsession et qu’il serait plus sain d’affronter celle-ci, plutôt que de me replonger régulièrement dans les 10 saisons de la série anglaise. Mais la vie est trop courte pour écouter la voix de la raison, et j’ai depuis longtemps décidé de signer un armistice avec mes névroses. Nous vivons en parfaite harmonie et voyageons exclusivement en TARDIS. Doctor Who, c’est l’échappatoire par excellence. L’histoire de cet alien humanoïde dévouant son immortalité à nous sauver de nous-mêmes a quelque chose de si singulier que les mots manquent pour relater l’émotion qui s’empare de moi quand, enfin, face à mon écran, il m’est permis d’exister davantage. Si tu rêves d’aventures, de courses-poursuites, de science-fiction, de non-sens et que tu aimes à penser qu’effectivement, l’amour, l’action et la non-violence sont les premiers pas vers la résistance à l’obscurantisme et aux pensées rétrogrades, alors Doctor Who est faite pour toi. Bon, et puis si t’aimes aussi les blagues de pet, c’est franchement un plus.

Tu peux regarder les saisons 5 à 9 sur Netflix. Le reste de la série est disponible en DVD et Blu-ray.

 


Le film pour celles et ceux qui aiment la plage

Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, de Robert Aldrich

N’aie pas peur : oui, c’est un film en noir et blanc, et oui, il date de 1962. L’air du temps n’a jamais été franchement mon truc, je préfère l’air du vent (juge-moi). Je ne sais pas si Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? est un chef-d’œuvre, mais il a définitivement dans ma vie une place importante. C’est en voyant le long-métrage de Robert Aldrich pour la première fois que j’ai appris à aimer le cinéma différemment. Il fait partie de ces œuvres qui m’ont fait cultiver mon attachement pour l’écriture scénaristique et la puissance d’une réalisation aboutie. Et en le revoyant bien des années plus tard, je me suis rendu compte que ce film a révolutionné ma conception de ce que peut être un personnage féminin complexe réussi au cinéma. Alors que l’ère des blockbusters aime à nous vendre des personnages féminins forts™ avec la profondeur d’une cuillère à soupe, Baby Jane peint en deux heures la relation fascinante entre les sœurs Hudson, Blanche et Jane (fabuleusement incarnées par Joan Crawford et Bette Davis). C’est un mélange des genres, entre horreur, grotesque et commentaire social. Déjà en 1962, ce film faisait la critique de la culture de l’entertainment, des dangers de la starification et du vide moral d’Hollywood.

Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? est disponible sur les plates-formes de VOD, en DVD et Blu-ray.

 


Le podcast popculturellement féministe

Feminist Frequency

Ce n’est pas le podcast le plus confidentiel, mais il reste certainement l’un des meilleurs quand il s’agit de discuter de pop culture avec une grille d’analyse féministe et intersectionnelle. Si les choses bougent en France, il reste un énorme vide à combler en la matière dans la langue de Duras. De Star Trek: Discovery à Halt and Catch Fire, l’émission animée par Anita Sarkeesian, la créatrice de Feminist Frequency, est un régal. Le travail qu’elle réalise via ses vidéos et sa plate-forme en ligne est encore aujourd’hui une ressource trop rare, essentielle pour faire bouger les lignes, notamment quand il s’agit de représentation des femmes dans les médias. À ses côtés, on retrouve souvent Ebony Adams et Carolyn Petit, ainsi que d’autres intervenantes avec un esprit toujours acéré. Via des récap d’épisodes de série ou des débats autour de films, ce podcast est une source d’informations indispensable, particulièrement au sein d’une société imprégnée par une pop culture dont les critiques validé-e-s essayent constamment de minimiser l’influence dans notre beau pays.

Tu peux (ré)écouter tous les épisodes du podcast Feminist Frequency directement sur YouTube.

 

La newsletter qui fera ton été

Women Who Do Stuff

Je ne suis pas très gourmande de newsletters, et dernièrement, il est parfois difficile de faire le tri tant les propositions se multiplient. Mais mon cœur chavire dès que ma boîte mail me notifie l’arrivée de Women Who Do Stuff. Créée par Mathilde Fossard et Mélissa Petrucci, cette missive digitale te propose un contenu toujours riche et rafraîchissant. La mission de ces deux jeunes féministes est simple : te montrer que les femmes font des choses. Eh oui. Il y en a encore pour qui cela peut paraître un peu foufou, mais les preuves sont là : les femmes sont brillantes, créatives, actives, elles représentent même plus de la moitié de la population française ! En ouvrant cette newsletter, tu pourras découvrir les Indigenous Goddess Gang, un projet centré sur les femmes indigènes aux États-Unis, mais aussi Susan Sontag, militante immanquable et autrice prolifique, ou encore l’incontournable Roxane Gay, plume majestueuse à l’origine de l’essai Bad Feminist et des meilleurs recaps de la série Outlander. Alors, si comme moi, les newsletters, c’est-pas-que-t’as-quelque-chose-contre-mais-c’est-quand-même-pas-trop-ton-truc, fais une exception et souscris à Women Who Do Stuff.

Abonne-toi vite à Women Who Do Stuff (la newsletter est en français), et suis son actualité sur Twitter.

 


La chaîne YouTube à siroter

Kat Blaque

YouTube, c’est un peu comme une fête d’anniversaire où tu ne connais que la personne qui t’a invité-e. Tu ne sais pas trop à quoi t’attendre, tu passes beaucoup de temps à errer comme une âme en peine au milieu de voix multiples, jusqu’à ce que l’une d’entre elles attire ton attention. Ainsi, j’ai un mal incroyable à trouver du contenu qui me plaît sur cette plate-forme, et encore plus un contenu qui me fait revenir régulièrement. Mais lorsque je suis tombée sur les vidéos de Kat Blaque, mon monde a chaviré. Sa chaîne regorge de créations incroyables, souvent très pédagogiques, comme ses émissions « What Is » dans lesquelles elle explique des choses aussi diverses que l’anarchisme ou la blackface. Dans « True Tea », la militante répond à des questionnements variés, toujours armée de sa tasse de thé. En juin 2017, elle avait aussi publié l’une des analyses les plus incisives et justes au sujet du potentiel économique de l’antiféminisme en ligne. Kat Blaque est une femme trans afro-américaine, et sa voix est indispensable. Le travail qu’elle effectue sur sa plate-forme est considérable. C’est qualitatif et engagé, alors : abonne-toi !

Pour ne louper aucune vidéo de Kat Blaque, direction YouTube, Facebook et Twitter.

 


Le livre à emmener dans ton sac de plage

Qui a peur de la mort ?, de Nnedi Okorafor

Nnedi Okorafor est l’une des autrices qui m’a réconciliée avec mon amour pour la SF. Il faut dire qu’avec les années, ce genre a tout fait pour que j’en vienne à me lasser de lui, me décevant encore et encore, à la télévision comme sur les étagères des librairies. Pour autant, lire les œuvres d’Ursula K. Le Guin me donnait déjà l’espoir dont seul-e-s sont animé-e-s les idéalistes, et le jour où je suis tombée sur la prose de Nnedi Okorafor, j’ai enfin vu la lumière. Je pouvais rejoindre le club tant convoité des imbéciles heureuses. Qui a peur de la mort ? est un roman assez imposant par sa taille, mais très facile à lire. L’écrivaine américaine y dépeint avec talent un monde coloré et magique ancré dans une réalité post-apo. On y suit les aventures d’Onyesonwu, une enfant née d’un viol – une Ewu –, dont l’apparence physique la condamne au rejet. Les Nurus à la peau claire font la guerre aux Okekes, à la peau sombre. Les premiers marquent leur pouvoir en pillant, violant et détruisant tout sur leur passage, faisant des enfants né-e-s de ces atrocités des parias. Nnedi Okorafor fabrique un univers à un pas de la réalité, où le viol est utilisé comme arme de guerre. Elle développe son sujet avec justesse à travers l’expérience de son héroïne tout en complexité, en résilience et en faiblesses. Onyesonwu n’est vraiment pas une enfant comme les autres : elle a des pouvoirs magiques… et elle va bien entendu apprendre à les utiliser. Une quête initiatique entre rage et émancipation féminine(iste), à dévorer quelle que soit la saison.

Qui a peur de la mort ? est disponible dans toutes les bonnes librairies, ou tu peux le commander ici.

 


Une expo musicalement estivale

Al Musiqa, à la Philharmonie de Paris

Se rendre à la Philharmonie de Paris est déjà en soi une expérience magnifique. Le lieu, situé dans le parc de la Villette, est d’une grande majesté. Jusqu’au 19 août 2018, il sera possible d’aller y découvrir l’exposition « Al Musiqa », consacrée à la place de la musique au cœur des sociétés arabes. Par extension, l’enjeu est aussi de sensibiliser le public sur l’importance de la conservation du patrimoine culturel, de rétablir le lien entre passé et présent, et de rappeler l’influence qu’ont les œuvres d’hier sur celles d’aujourd’hui. Le parcours d’« Al Musiqa » est traversé de poésie, de chants, de résilience, de beauté, de spiritualité. L’exposition retrace l’histoire de la musique depuis la période préislamique jusqu’à la production musicale contemporaine, qui se mélange aux influences de l’Occident, mais s’incarnent aussi bien souvent comme des hymnes de résistance. En parallèle, de nombreuses activités et concerts sont proposés, dont une soirée gratuite pour la fête de la musique qui s’est déroulée le 21 juin 2018. À cette occasion, on a pu se plonger dans la danse de Smail Kanouté ou les airs au piano de Stéphane Tsapis.

Pour plus d’informations, n’hésite pas à consulter le site Internet.

 


La musique des nuits bouillantes

Brute, de Fatima Al Qadiri 

Les synthés et les ordinateurs sont ses instruments de prédilection. Elle les manipule avec la maîtrise d’une orfèvre, la grâce d’une danseuse étoile. Fatima Al Qadiri est née au Sénégal, a grandi au Koweït. Aujourd’hui, l’artiste est installée à New York. Son parcours à travers différents pays, diverses cultures est essentiel pour comprendre sa musique. Celle-ci est une exploration permanente des possibles, des identités et des idées. Pour écouter Brute, son album sorti en 2016, il faut te dépouiller de tous tes préjugés. Déshabille-toi émotionnellement (ou physiquement, hein, aucun jugement), et laisse la musique faire son travail. Parfois éthérés, parfois belliqueux, ses sons t’emmèneront au-delà de ce que tu connais empiriquement. Progressivement, sa musique nous emporte et nous invite à réfléchir aux conséquences de la société capitaliste, inégalitaire, impérialiste et militariste. La juxtaposition des couches sonores est élaborée à dessein, l’agencement subtil d’une créatrice qui décide de faire confiance à l’intelligence de ses auditrices et auditeurs.

Tu peux écouter Brute sur toutes les plates-formes légales de musique en ligne ou acheter le LP de Fatima Al Qadiri sur Bandcamp.

 


Une artiste loin des clichés

Zanele Muholi

Il est impossible de rester de marbre face aux photographies de Zanele Muholi. Le style visuel de la Sud-Africaine est reconnaissable entre mille. Sa façon de réaliser des portraits est si singulière qu’ils resteront avec toi longtemps après les avoir vus. Lesbienne, noire et engagée, l’artiste visuelle milite depuis des années à travers son art pour les droits des personnes LGBTQ+ et racisées. Pour autant, son combat ne se limite pas à ses photos, elle est aussi très active sur le terrain, comme avec la création du Forum for the Empowerment of Women en 2002 ou l’association Inkanyiso, dédiée au militantisme par l’image, en 2009. Ainsi, elle partage ses savoirs, ses outils, afin de créer un support dans la lutte contre les discriminations. Elle montre qu’il n’y a pas de militantisme sans art, et inversement. Pour sa série de portraits « Faces and Phases », elle a notamment photographié sur plusieurs années 200 personnes de la communauté lesbienne en Afrique du Sud. Privilégiant le temps long et la réflexion, Zanele Muholi bouleverse les codes et redistribue les cartes. Son travail explore à la fois l’importance de la mémoire, mais aussi les représentations visuelles des identités. Avec ses photographies, elle invite au questionnement, à la discussion et fait acte de militance.

Pour en savoir plus sur Zanele Muholi et son actualité, c’est par ici.

 


Coquillages et plans ciné

Ciné-club Le 7e genre

Si tu es un peu saoulée par l’uniformité de la production cinématographique grand public et que tu veux retomber en amour avec le septième art, j’ai trouvé le ciné-club parfait pour toi. Le 7e genre, c’est un projet comme on en veut plus. Le principe est simple : un lundi par mois, le ciné-club organise une projection au cinéma Le Brady à Paris. Au programme : des films variés, qu’ils soient de niche ou mainstream, avec en leur cœur la question de l’identité, des sexualités, du genre. À la suite de la projection, les spectatrices et spectateurs sont invité-e-s à rester pour une discussion et des débats en compagnie d’invité-e-s venu-e-s spécialement pour l’occasion. Un ciné-club comme Le 7e genre est essentiel pour réhabiliter la place des femmes, des personnes racisées et LGBTQ+ dans le septième art, mais aussi pour rappeler que la cinéphilie est loin d’être l’apanage des hommes blancs et hétéros. Une évidence qu’il est important de redire de temps à autre. Si tu le veux, n’hésite pas à soutenir l’association pour qu’elle puisse continuer son travail et nous en mettre plein les yeux !

Pour connaître toutes les futures programmations du 7e genre, découvre leur site officiel, leur page Facebook ou leur compte Twitter.

 


Le bonus de la subjectivité (et de l’insolation)

L’épisode final de Sense8

Il y a quelques mois, Netflix nous brisait le cœur en annonçant l’arrêt de Sense8, série de SF virtuose créée par les sœurs Wachowski. Mais grâce à l’extraordinaire mobilisation des fans sur Internet, notre peine a fini par s’alléger (un peu). Le vidéoclub 2.0 a en effet plié sous la pression et accepté de produire un épisode final de 2 heures pour offrir à la série une fin digne de ce nom. L’attente a été longue et terrible, mais le 8 juin 2018, il était enfin là : ce film chaotique, réjouissant, orgasmique, émouvant, violent, effréné et fougueux, destiné aux seuls yeux des plus passionné-e-s. C’était absolument tout ce dont nous rêvions, et bien plus encore, une création avec peu d’égard pour les retombées critiques. Lana Wachowski a répondu avec enthousiasme à notre adoration sans limites, et je l’en remercie. Tous les personnages sont là, et toute la majesté de la réalisation de la série aussi. De mémoire de femme, je ne pense pas avoir autant ri ni pleuré devant une conclusion de série (si ce n’est celle de Six Feet Under). Ce sont deux heures de ma vie que je ne récupérerai jamais, mais que je revivrai encore et encore quand les nuages seront bas et mon cœur lourd. Précieuse gemme multicolore. Et après tout, pourquoi s’embêter avec la cohérence scénaristique quand on peut conclure avec une orgie.

Pour voir ou revoir tout Sense8, Netflix est ton ami.