En octobre dernier, Soupe de Cheval, un court roman de Vladimir Sorokine paraissait dans sa version française aux éditions de l’Olivier. Auteur à la fois très populaire et controversé, Vladimir Sorokine est une des figures éminentes de la littérature russe contemporaine et un véhément critique du poutinisme. Dans Soupe de Cheval, c’est cette Russie qu’il décrit, sous un jour pour le moins inquiétant. Mafia, corruption, violence et pacte culinero-faustien donnent à cette nouvelle des aspects de parabole fantastique de la Russie postsoviétique.

 

Né en 1955 en URSS, Vladimir Sorokine ne rate pas une occasion de critiquer le totalitarisme sous toutes ses formes, du communisme soviétique à la démocratie autoritaire de Vladimir Poutine. Alors que sa carrière professionnelle a débuté par des études d’ingénieur, c’est tout naturellement qu’il se tourne finalement vers l’écriture. Depuis ses débuts, il se consacre à l’enrichissement d’une œuvre qui se veut prolifique, sous la casquette de dramaturge, cinéaste, écrivain et journaliste.

Lorsqu’il publie Le Lard bleu en 2007, l’auteur acquiert son surnom d’« enfant terrible des lettres russes ». Dans ce roman fantastique et burlesque, il imagine qu’en 2068 une nouvelle matière, le lard bleu, serait mystérieusement produite par des scientifiques en Sibérie avec les corps de sept grands auteurs russes clonés. Cette matière est ensuite volée et transportée dans le temps et dans l’espace. Une histoire folle agrémentée d’orgies improbables, dont une scène de copulation entre le clone du jeune Staline et celui de Khrouchtchev, qui lui vaudra un procès pour pornographie et un autodafé organisé par les jeunesses poutiniennes.

Son dernier roman traduit en français, qui porte un titre faussement gourmet, est tout aussi empreint d’irrévérence. Il raconte le pacte étrange que le personnage éponyme, Boris (alias « Soupe de Cheval »), établit avec Olia, une jeune étudiante qu’il rencontre dans un train en direction de Moscou. Lorsque Boris, ex-détenu qui n’a consommé que de la soupe pendant des années, la voit manger son plat dans un wagon, il lui fait cette drôle de proposition : la retrouver une fois par mois pour la regarder se sustenter contre une bonne rétribution. Une fois l’étrange proposition acceptée, ce petit manège dure deux décennies : il commence dans l’URSS des années 1980 et se termine durant les débuts troubles de la Russie postsoviétique.

Les premiers temps, Olia retrouve Boris dans des appartements peu entretenus. Au fil des années, leur lieu de rendez-vous change de décor et devient somptueux tandis que la nourriture qui est servie à Olia, elle, acquiert une consistance de bouillie et occupe de moins en moins d’espace dans son assiette. Jusqu’à disparaître complètement. Boris la supplie alors de faire semblant de manger cette nourriture imaginaire et continue de la payer en conséquence.

Lorsqu’il a fait la connaissance d’Olia, Boris venait d’être libéré d’un « camp de rééducation par le travail » après s’être adonné au marché noir. Peu à peu son statut social s’inverse, il s’élève dans la société après la chute du communisme et fait fortune en investissant dans des affaires plus que douteuses. Olia, de son côté, finit par se marier avec un homme. Les nouveaux époux décident de partir ensemble faire un séjour à l’étranger. Un voyage qui oblige la jeune femme à rater son fameux rendez-vous mensuel avec Boris, et lui fait prendre conscience qu’elle est devenue « accro » à cette nourriture invisible, porteuse de tant de symboles. Les aliments réels lui deviennent morts, pesants, à tel point qu’elle ne peut plus les consommer. Olia a désespérément besoin de sa dose de nourriture imaginaire pour survivre.

Boris incarne et figure le prototype du nouveau riche qui a bâti sa fortune sur les décombres du communisme. Comme Olia, il mène sa vie dans un quotidien moscovite banal et représente, au sein de cet univers teinté d’un irréalisme fantastique, une réalité sociale et économique de la société russe actuelle. C’est là l’un des thèmes phares de l’œuvre de l’homme de Lettres, et plus largement des auteurs de l’ère postsoviétique. Cette critique d’un système corrompu et mafieux, un système qui se retourne souvent contre ceux qui préfèrent ne rien voir ou qui en profitent indirectement, alimente régulièrement la littérature du pays des tsars.

Le personnage de Boris établit une certaine continuité entre les figures de la corruption sous le communisme et celles qui ont fait fortune dans la Russie actuelle. Un thème déjà présent dans d’autres livres, comme Le Penguin (Points, paru en mars 2001) de l’Ukrainien russophone Andreï Kourkov, qui exposait avec une ironie acerbe la connivence entre la mafia et les instances de l’État à travers l’histoire de Victor. Un écrivain raté qui devient nécrologue, narrant la vie de figures de la vie politique, militaire ou culturelle d’Ukraine… avant leur mort.

Il existe donc un lien entre ceux qui subissent la corruption sans la dénoncer, ceux qui en profitent indirectement, et les mafieux. Ainsi, lorsqu’Olia accepte le pacte d’un mafioso, sa vie lui est désormais soumise même si rien ne semble changer, un fait dont elle prend conscience le jour où elle veut s’éloigner de Boris. Son incapacité à rater un rendez-vous avec ce dernier ou à sortir du pays révèle sa double subordination : elle est devenue dépendante de Boris à cause de leur pacte, ainsi que du système vicié dont elle profite. Allégorie de la corruption, ce couple dépareillé représente des personnages qui, pour Vladimir Sorokine, sont toujours « le produit d’un système étatique », celui-là même qui caractérise cette nouvelle Russie.

Cette parabole offre aussi un panorama intéressant des divers styles d’écriture que Vladimir Sorokine manie à la perfection. D’entrée de jeu, les énumérations rappellent les accumulations des auteurs du Nouveau Roman, et certains passages d’inspiration surréaliste semblent être rédigés par le biais de l’écriture automatique. Le pacte culinaire qui lie les deux personnages principaux est quant à lui à mi-chemin entre l’allégorie biblique et les contes fantastiques et inquiétants d’un Boulgakov. À cette influence des grands noms de la littérature s’ajoute une certaine irrévérence de la part de Vladimir Sorokine. Ces auteurs devenus « cultes » comme Tolstoï ou Dostoïevski ne sont que des moyens pour lui. Il entend se servir des caractéristiques essentielles de leurs styles d’écriture pour en faire des outils au service de sa propre création littéraire :

Pour moi la tradition n’est pas un musée ou un temple, mais un atelier avec différents outils. J’entre dans cet atelier, je choisis l’instrument dont j’ai besoin et je travaille avec. C’est très stimulant de prendre Dostoïevski comme rabot ou Tolstoï comme scie. C’est aussi très enrichissantexplique l’auteur.

Cette subversion littéraire se prolonge dans les avis politiques de l’auteur, qui est ouvertement très critique vis-à-vis du gouvernement. La mise en dérision des figures de héros intouchables est une arme qui lui sert de contre-propagande à l’entreprise de mythification volontaire que leur réserve le régime poutinien et qu’il dénonce à maintes reprises dans ses articles.

C’est, entre autres, dans cette force contestataire que l’œuvre artistique de Valdimir Sorokine prend son sens et parvient à rester vive et à échapper à une certaine « muséeification ». Une révélation lui est venue à l’écoute d’un morceau de Led Zeppelin alors qu’il avait dix-huit ans : « C’est sans doute ce jour-là, dit-il dans une interview de Books, que je suis devenu dissident […] le rock a appris la liberté à la jeunesse soviétique. En enlevant les bouchons que nous avions dans les oreilles, il a comme bouleversé la composition biochimique de nos cerveaux. »

Si l’on ne peut pas dire qu’il suit exactement les pas de Led Zeppelin dans sa production littéraire, Vladimir Sorokine souhaite lui aussi provoquer, troubler les habitudes de ses lecteurs afin de les pousser dans leurs retranchements. Il dépeint la violence, la corruption, le quotidien de sa Russie natale en prenant ses distances avec la tradition littéraire et en restant critique vis-à-vis du système politique dans lequel il vit. C’est ainsi qu’il nous offre une création artistique sciemment non conformiste et vibrante, à l’opposée de cette métaphorique « nourriture morte » qu’Olia se force à avaler dans Soupe de Cheval.


sdc

Soupe de Cheval

Vladimir Sorokine

Éditeur : Éditions de l’Olivier
Sortie : 01/10/2015
Nombre de pages : 112
Prix : 13,50 €