C’est une bien jolie histoire que nous content avec tendresse et beauté Didier Lévy et Tiziana Romanin, les auteurs de cet album jeunesse sorti le 6 janvier 2016. Inspiré d’une histoire vraie, Franz, Dora, la petite fille et sa poupée retrace la rencontre inoubliable entre l’auteur de La Métamorphose et une petite fille qui avait perdu sa poupée.

 

Tout commence par une journée ensoleillée. Dora et Franz, deux amoureux, se promènent tranquillement dans les rues de Berlin. Ils flânent, ne pensent à rien, se laissent porter au hasard des ruelles jusque dans les parcs où frémissent les feuilles d’automne. Profiter de chaque instant de la vie, même si celle de Franz s’écoule un peu plus vite. Nous sommes dans les années 1920, et l’auteur pragois – parmi les plus importants du XXe siècle – sent ses forces qui s’amenuisent. Le diagnostic est tombé en 1917, l’homme est atteint de tuberculose. Il le sait désormais, la fin est proche.

Aux portes de la mort, Franz Kafka n’a plus goût à rien. Son manque d’inspiration va grandissant. Mais une rencontre au détour d’un jardin public va réveiller en lui le génie et l’imagination qui sommeillaient dans l’ombre de son esprit tourmenté. C’est une petite fille d’à peine dix ans qui, triste d’avoir perdu sa poupée, va le réanimer. « Ta poupée na pas disparu, lui dit-il. Elle est juste partie en voyage. Elle ma écrit une lettre. » Le soir même, Monsieur Kafka reprend sa plume pour composer, jour après jour, les lettres que la poupée « envoie » à Ingrid. Peu à peu, la fillette retrouve le sourire… et l’écrivain le goût d’écrire.

Ainsi le dernier sursaut de Kafka passa par une correspondance imagée et amusante entre lui et une enfant. Quoi de plus merveilleux pour cet éternel rêveur d’appréhender avec légèreté et insouciance le passage entre la réalité tangible et l’immatérialité de l’être.

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De l’art de métamorphoser le blanc 

Utiliser cette anecdote kafkaïenne pour parler de la perte aux plus jeunes, il fallait y penser. Didier Lévy l’a fait. Auteur d’une centaine de livres pour enfants à l’École des Loisirs et conteur phare des éditions Sarbacane, il réussit ingénument à mettre en lumière ce moment si précieux relaté par Dora Dymant. Elle est la dernière compagne de Franz Kafka, et demeura à ses côtés jusqu’à la fin de sa vie. Leur histoire d’amour débuta en 1923, sur les bords de la Baltique, pour s’achever un an plus tard. Elle était beaucoup plus jeune que lui, mais qu’importe. Comme dit l’adage : « L’amour n’a pas d’âge ».

L’amour, l’illustratrice Tiziana Romanin le sublime dans cet album. Esquissés à l’aquarelle, les deux amants semblent comme enveloppés d’un voile charnel. Quand ils s’enlacent, c’est un tableau de Gustave Klimt qui apparaît, réchauffé par de subtiles touches pastels. Et puis, il y a ce blanc. Ces grands espaces incolores qui tranchent avec le dessin pour laisser aux émotions la liberté de circuler. De page en page, elles voguent, elles s’envolent telles des lettres écrites à l’encre du passé, parfumées de musc et de rose comme pourrait l’être une poupée. Une poupée virevoltante elle aussi, qui aurait la bougeotte. Un peu comme ce nain parti en vadrouille grâce à une certaine Amélie Poulain… Dans ses lettres, Kafka imagine cette fille de cire indépendante, libre et heureuse de vivre. Un bel exemple à suivre pour Ingrid, ainsi que pour tous les jeunes lecteurs.

Emportés par l’histoire de cette poupée vagabonde, petits et grands admireront des illustrations poétiques. Avec pour chacun la satisfaction de se dire que même hors de vue, rien n’est jamais totalement perdu.

 


couv-Franz-Dora-620x817Franz, Dora, la petite fille et sa poupée

Didier Lévy & Tiziana Romanin

Traduction de l’anglais : Isabelle Troin
Maison d’édition : Éditions Sarbacane
Date de parution : 06/01/2016
Nombre de pages : 40 pages
Prix : 15,90 €