Les éditions Atrabile publient en 2016 l’un des albums les plus touchants et sérieux de ce début d’année. Pendant que le loup n’y est pas est l’échange silencieux entre deux auteures, Valentine Gallardo et Mathilde Van Gheluwe, qui en associant leurs dessins partagent sur l’enfance, ses obstacles et les menaces qui font d’elle un moment singulier de la vie.

 

Que font et que pensent les enfants pendant que les adultes ne regardent pas ? C’est ce que propose de montrer Valentine Gallardo et Mathilde Van Gheluwe dans un album insolite, Pendant que le loup n’y est pas (Atrabile, 2016). Immersion dans des pages crayonnées, presque brutes, cette BD grand format invite le lecteur à regarder à travers les yeux des plus jeunes. On se retrouve au cœur de l’intime des dessinatrices, de l’autre côté du rideau. Où ? La Belgique. Quand ? 1995 et la menace Marc Dutroux.

Chaque case nous plonge dans des saynètes de la vie quotidienne où les adultes sont quasi absents, à la manière des Enfants de Timpelbach. Ils ne sont que des silhouettes, des voix. Derrière la légèreté apparente des facilités de la jeunesse se cachent l’horreur et les tourments d’un univers crevassé par l’inconnu, l’ombre grandissante. Les auteures retracent le cheminement lent et parfois douloureux des craintes enfantines. La figuration des idées que l’on perd en vieillissant se présente ici en vastes planches gribouillées, asphyxiantes, où les mômes baguenaudent dans leur chambre, entouré-e-s de créatures oniriques, de planètes lointaines et de flore enchanteresse. Chaque coup de gomme obscurcit la clarté rassurante, laissant la marque grisâtre d’un air qui étouffe.

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Le ciel abrite un monde coupé en deux, qui pourrait se résumer à ce fameux adage « ce sont des histoires de grandes personnes ». Alors, quand ces dernières se refusent à l’explication, l’imagination, elle, vagabonde.

« On a retrouvé leurs petits corps, c’était juste aux infos. Attends, je ferme la porte. »

Dans l’entre-deux, l’absence de communication et l’écho de la peur résonnent. Souvent freinée par leurs parents dans ce désir de comprendre tout ce qui les entoure, leur progéniture s’ennuie, divague, et la créativité se met en marche pour étaler une nouvelle couche d’interrogations encore plus épaisse que la précédente. On entre dans leur psyché comme l’on entre dans ce livre. Ici, la monstruosité est partout, bien visible. Les gosses visualisent les atrocités dans ce qu’elles ont de plus authentique. Ce sont des manifestations physiques.

L’existence enfantine est angoissante, elle nous submerge. L’intérieur et l’extérieur de la chair sont assaillis, les changements physiques sont tous terrifiants, inquiétants. Gamin-e, la prise de connaissance d’un système dont les codes nous échappent ressemble à un véritable parcours du combattant.

Les degrés de risque sont élevés, les menaces enserrent les protagonistes : celles de l’enfance, la moquerie à l’école, la méchanceté gratuite, le sexe, la puberté… et bien sûr celles du monde adulte et le spectre d’un pédophile rôdant et enlevant les enfants dans cette Belgique des années 1990.

Pendant que le loup n’y est pas.
Si le loup y était
Il nous mangerait,
Mais comme il y est pas,
Il nous mangera pas.
Loup, y es-tu ? Que fais-tu ? M’entends-tu ?

Valentine Gallardo et Mathilde Van Gheluwe revisitent le texte de cette mémorable chanson de la façon la plus réelle qu’il soit. Comme on lit différemment le conte du Petit Chaperon rouge lorsque l’on en connaît le sous-texte avéré.

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Face à l’imaginaire foisonnant des fillettes, la réalité dans laquelle nous évoluons chaque jour est invoquée par ce dessin naturel, rustique. Un noir et blanc qui nous fait penser à La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955), au scénario étrangement ressemblant. Le récit de ce tueur en série a donné naissance à l’un des films les plus importants du siècle précédent, traitant lui aussi d’antagonistes philosophiques célèbres : le bien et le mal. Mais nous sommes au XXIe siècle, et au murmure de la foule s’est substitué celui des médias, celui constant d’un danger qui déambule dans nos villes. Comment les enfants réagissent-ils à ce chuchotement que l’on tente en vain de masquer ? Pendant que le loup n’y est pas, où se cache-t-il ?

Alors, à l’instar de nos deux héroïnes, nous jouons à la poupée, nous recréons le réel tel que nous l’imaginons, nous faisons les questions et les réponses. On se rassure. Aux occupations futiles de leurs personnages fantasmés se heurtent les souffrances de la conscience de soi, de l’être dans tout ce qu’il est. Les petites filles sentent le vent tourner, et plus rien ne sera comme avant, dans ce corps, dans cette peau. On leur apprend à intérioriser la peur, à vivre avec.

En racontant leur perte d’insouciance, Valentine Gallardo et Mathilde Van Gheluwe créent un dialogue à quatre mains où leur expérience personnelle vient se confronter à celle de l’autre. Sous les cendres d’un croquis que l’on efface sans regret se révèle la présence surprenante d’une empreinte qui ne s’en va jamais vraiment, la trace ineffaçable d’un instant vécu.

 


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Valentine Gallardo, Mathilde Van Gheluwe

Maison d’édition : Atrabile
Date de parution : Janvier 2016
Nombre de pages : 176 pages
Prix : 25,00 €