Dans La Différence invisible, Julie Dachez et Mademoiselle Caroline te font découvrir le quotidien d’une jeune fille autiste Asperger. Cette bande dessinée éducative et inventive ouvre la porte à une réalité méconnue par beaucoup, le temps d’une lecture, et, on l’espère, aidera chacun-e à s’intéresser à des sujets trop peu abordés et des questions très rarement posées.

 

« Mr and Mrs Dursley, of number four, Privet Drive, were proud to say that they were perfectly normal, thank you very much. »*

C’est comme cela, avec une phrase proche de la perfection, que J. K. Rowling ouvre le premier tome d’Harry Potter. En quelques mots se concentrent à la fois la peur et le rejet de la différence, ainsi que l’injonction de la société à être « normales » et « normaux », sous peine de subir un terrible sort (celui réservé aux Dursley est loin de faire rêver les pauvres Moldus que nous sommes, en toute honnêteté).

C’est cette même société « malade de la normalité » que Julie Dachez dénonce en préface de son premier ouvrage, La Différence invisible. Également connue par les internautes sous le pseudo de Super Pépette, elle y raconte son histoire avec la plus grande sincérité. Illustrée et colorée par Mademoiselle Caroline, cette bande dessinée parue chez Delcourt en août 2016 a une utilité qu’il ne faudrait en aucun cas minimiser. Car elle va au-delà de divertir, elle est aussi incroyablement éducative.

Le récit commence donc avec Marguerite, 27 ans, une jeune adulte a priori comme toutes les autres. Sur des pages joliment dessinées d’un trait tout en longueur, sans fioritures, nous suivons son quotidien, cyclique. Immuable.

7 h 30 : l’appartement
7 h 38 : le café de la poste
7 h 43 : la boulangerie
7 h 49 : la rue Sainte-Barbe
7 h 57 : l’avenue de Comburce
8 h 00 : le bureau

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Ce rythme rassure Marguerite. Elle qui se sent vite oppressée par les gens, le bruit, les odeurs, le changement, se love dans cette itération presque informatique de son existence. Son univers est poivre et sel, doux, ponctué de chouias de rouge, comme des petites touches de bonheur. Mais dès lors que les discussions se font trop fortes, trop répétitives, trop présentes, le rouge envahit l’espace. La réalité se recouvre alors de tons carmins, envahissant chaque pore de la peau de Marguerite.

Une discussion avec ses collègues, son patron, son voisin, des gens au cours d’une soirée… tout cela l’angoisse. Son temple secret, c’est son chez-elle, avec ses animaux de compagnie. Ses livres, son lit, son pyjama. Ses passions. Là où les imprévus ne peuvent s’inviter, là où tout est logique, réconfortant. Car le reste du temps, le monde paraît ne pas comprendre Marguerite – à moins que ce ne soit elle qui ne comprenne pas le monde ? –, au travail comme dans sa vie intime. Son petit ami le premier lui rappelle que quand « on est normale », on n’agit pas comme cela. Des mots qui résonne dans son crâne continûment. Mais qu’est-ce donc que cette normalité dont chacun-e parle ? Quels sont ces codes qui semblent toujours lui échapper ?

En suivant les aventures – somme toute modestes – de Marguerite, on aimerait être une petite voix dans sa tête pour la soutenir face à ses incompréhensions, à ce que l’on prend d’abord pour de la naïveté. Comme lorsque son voisin lui fait des avances alors qu’elle pense l’aider pour son travail jusqu’à ce que, soudainement, il l’embrasse sans prévenir, une situation qu’elle ne souhaite pas et pour laquelle elle n’a jamais donné son consentement. Comme quand elle frôle le burn-out parce qu’elle a raccroché en disant « Bisous » à son boss au téléphone, ou quand elle n’est pas physiquement capable de partir en week-end avec son amoureux pour rejoindre de parfait-e-s inconnu-e-s… Qui a bien pu sceller le sceau de la conformité des interactions sociales ? Quelle est sa place dans un système où les rouages semblent altérés ? Y a-t-il une signification aux choses là où, de prime abord, elle n’en voit pas ? De sa première recherche « Gogle » à son premier rendez-vous au Centre Ressources Autisme pour se faire diagnostiquer, Marguerite nous prend par la main et nous emmène avec elle.

Ce diagnostic va la libérer. Lorsqu’on lui annonce officiellement qu’elle est autiste Asperger, tout s’imbrique, fait sens – et ses journées aussi. Elle trouve alors chez d’autres personnes atteintes de ce syndrome la bienveillance dont elle a besoin. Elle est enfin prête à se battre pour être considérée pour ce qu’elle est, au travail comme dans sa vie. Confrontée à l’incompréhension des autres, leur désintérêt et leur ignorance, Marguerite décide de ne pas en prendre son parti. Changer de boulot, d’ami-e-s, de médecins est une nécessité. Elle a finalement découvert le rythme sur lequel elle peut respirer. « Normalement. »

En France, plus qu’ailleurs, l’autisme est très mal connu. « Seuls 20 % des enfants autistes sont scolarisés, contre 80 % dans les autres pays développés », nous apprend-on dans l’annexe. Les gens ont donc une opinion toute faite, des préconceptions. Faire évoluer les mentalités demande de faire entrer l’autisme dans la discussion publique, et de savoir de quoi il s’agit. Cette ignorance est la cause des railleries à l’encontre des autistes et il est essentiel que cela cesse. Rien qu’en 2016, un rapport alarmant sur les violations des droits des femmes touchées de près ou de loin par l’autisme était publié, une enquête mettait en lumière les défaillances du système français concernant la prise en charge de l’autisme et l’ONU dénonçait une violation des droits des enfants autistes.

Il ne sera jamais assez important de rappeler combien la culture peut participer à notre bien-être, à l’évolution positive des sociétés. Certaines lectures, plus que d’autres, nous permettent de trouver un écho, une sorte d’oreille attentive qui nous fait souvent défaut. Elles nous permettent également de nous instruire, de découvrir des sujets sur lesquels nous nous étions trop rapidement fait une opinion. C’est grâce à des Marguerite, à ces Wonder Woman de l’ordinaire que, jour après jour, nous détruirons les intolérances et le moule d’une normalité fantasmée, dont l’on se passerait aisément. Merci pour nous.

 


*« Mr et Mrs Dursley, qui habitaient au 4 Privet Drive, avaient toujours affirmé avec la plus grande fierté qu’ils étaient parfaitement normaux, merci pour eux. »

 


DIFFERENCE INVISIBLE (LA) - C1C4.inddLa Différence invisible

Mademoiselle Caroline et Julie Dachez

Éditeur : Delcourt
Date de parution : 31/08/2016
Nombre de pages : 196
Prix : 22,95 €