Aujourd’hui, « The F-Word » dresse le portrait de Rachel Fuller Brown, chimiste renommée pour sa collaboration avec la microbiologiste Elizabeth Lee Hazen, qui a débouché sur la découverte du premier antibiotique antifongique performant : la nystatine. Audacieuse et travailleuse, Rachel Fuller Brown a marqué le monde des sciences par ses trouvailles et par sa persévérance, et a ouvert la voie aux générations futures.

 

« I hope for a future of equal opportunities and accomplishments for all scientists regardless of sex.1 » – Rachel Fuller Brown dans une interview donnée à la fin de sa vie, citée dans American Women of Science Since 1900, Tiffany Kay Wayne, 2010, p. 263.

 

Rachel Fuller Brown naît le 23 novembre 1898 à Springfield, dans le Massachusetts aux États-Unis. Mais, quelques années plus tard, la famille déménage à Webster Groves, dans le Missouri. Les parents de Rachel divorcent alors qu’elle est âgée de 12 ans. Son père quitte alors le foyer, laissant la famille dans une situation financière critique. Sa mère, une directrice de l’éducation religieuse dans une paroisse, fait au mieux. Si Rachel excelle au lycée, cette précarité économique semble cependant compromettre son avenir scolaire. C’est grâce à sa volonté sans failles, à une petite bourse d’études et à une bienfaitrice, qu’elle parvient à faire des études supérieures et intègre le Mount Holyoke College, dans le Massachusetts. La jeune femme choisit de se spécialiser en histoire, ce qui ne l’empêche pas en parallèle de se passionner pour la chimie. En 1920, elle valide son Bachelor of Arts2, l’équivalent d’une double-licence en chimie et en histoire. Rien que cela constitue un exploit, puisqu’au début du siècle dernier, les femmes sont encore rares sur les bancs de la fac, d’autant plus dans les sciences.

Comme si cela n’était pas déjà assez impressionnant, Rachel Fuller Brown ne s’arrête pas là. Son cursus scolaire est spectaculaire : après avoir travaillé comme assistante de laboratoire, elle décroche une maîtrise en chimie organique à l’Université de Chicago en 1921. Elle enseigne ensuite la chimie et la physique pendant trois ans à la Frances Shimer School, une école pour filles. Grâce à ses économies, elle retourne à l’université pour continuer son parcours académique avec un doctorat en chimie organique, spécialisation bactériologie. Après avoir suivi des cours de langue et de chimie à Harvard, elle achève son projet de recherche en 1926. Malheureusement, avant d’avoir pu valider son diplôme à cause de problèmes d’organisation et surtout d’une situation économique compliquée, la scientifique est forcée de quitter Chicago pour trouver un emploi. Elle est recrutée à la Division des laboratoires et de la recherche d’Albany, dans l’État de New York. C’est à cette époque qu’elle fait la rencontre déterminante de Dorothy Wakerley, qui devient sa grande amie. Jamais résignée, Fuller Brown est armée d’une grande ténacité. Une force et une patience qui l’amènent à passer les examens oraux de sa thèse sept ans plus tard. À l’âge de 35 ans, elle obtient finalement son doctorat.

Ce parcours académique n’est que le début d’une passion pour la recherche. Une ferveur qu’elle cultive et fait grandir. En 1948, elle se lance dans la collaboration qui la fera plus tard connaître, aux côtés d’Elizabeth Lee Hazen, une référence dans le domaine de la mycologie et de la bactériologie. À l’époque, les antibiotiques sont progressivement utilisés pour combattre les maladies bactériennes, mais ils sont souvent trop puissants et laissent le système immunitaire de leurs patient-e-s exposé à des infections fongiques parfois mortelles. De plus, d’autres maladies fongiques sans remèdes, comme les infections du système nerveux central, représentent également un problème majeur. Après plusieurs années de recherches minutieuses, Rachel Fuller Brown et Elizabeth Lee Hazen découvrent une substance antifongique appelée Fraction AN, et parviennent à créer un traitement efficace pour deux maladies potentiellement mortelles : la cryptococcose et la candidose. Elles nomment leur médicament « nystatine » – en référence à l’état de New York. Et c’est une petite révolution. Commercialisée en 1954, la nystatine est le premier antibiotique antifongique permettant de traiter sans risque de multiples maladies humaines, dont certaines très sérieuses posant des dangers pour l’appareil digestif, la peau, la gorge et la bouche. Une réussite déjà notable en soi, à laquelle s’ajoute une autre propriété révolutionnaire de la nystatine : sa capacité à limiter les effets secondaires de certains médicaments antibactériens. Durant leur vie, les deux scientifiques reçoivent de nombreux prix pour leur travail collaboratif. En 1975, elles sont notamment les premières femmes à se voir décerner le « Chemical Pioneer Award from the American Institute of Chemists »2. Et en 1994, la chimiste est de son côté intronisée au National Inventors Hall of Fame.

L’existence de Rachel Fuller Brown est donc caractérisée par un parcours professionnel spectaculaire, mais aussi un altruisme et un dévouement indissociables de sa personnalité. Dans sa maison partagée avec Dorothy Wakerley – ainsi qu’avec sa mère, sa grand-mère et même des neveux et nièces –, Fuller Brown accueille des scientifiques de passage, venant des quatre coins du monde. Et cela est important, puisqu’infatigablement, Brown souhaite contribuer à l’ouverture et à la pluralité au sein du milieu scientifique. En sa qualité de présidente de la structure locale des associations américaines de femmes universitaires (American Association of University Women), la chimiste prône l’égalité dans les sciences. Elle se rend sur des campus partout aux États-Unis pour encourager d’autres jeunes femmes à suivre ses traces.

Rachel Fuller Brown décède le 14 janvier 1980, à l’âge de 81 ans, et laisse derrière elle un héritage remarquable. L’une des conséquences de l’effet Matilda est évidemment l’invisibilisation des femmes et de leur contribution aux découvertes scientifiques. Les femmes ne sont pas tant oubliées des sciences qu’effacées de manière consciente et systématique. Rachel Fuller Brow est à l’origine de l’une des avancées biomédicales les plus importantes de l’histoire, depuis la découverte de la pénicilline deux décennies plus tôt (et c’est loin d’être sa seule prouesse professionnelle). En chiffres, la nystatine a engrangé quelque 13 millions de dollars de redevances du vivant de Fuller Brown. Avec Elizabeth Lee Hazen, elles ont utilisé cet argent à des fins utiles, notamment pour aider la recherche dans les sciences naturelles. Elles ont aussi créé une fondation délivrant des bourses d’études. Philanthrope, Rachel Fuller Brown a usé de son influence et ses fonds pour encourager et donner les moyens à tous-tes de faire de la recherche.

La détermination et l’engagement de cette grande chercheuse ont marqué l’histoire, bien que celle-ci semble souvent avoir la mémoire courte (ou sélective). Encore aujourd’hui, l’existence de Rachel Fuller Brown contribue chaque jour à rappeler que les femmes ont toute leur place au sein de la communauté scientifique.

 


1 « J’aspire à un futur fait d’égalité des chances et d’accomplissements pour tou-t-e-s les scientifiques, indépendamment de leur sexe ».

2 Prix du pionnier ou de la pionnière des produits chimiques de l’Institut américain des Chimistes.


Image : Rachel Brown, 28 octobre 1955. © Smithsonian Institution Archive