En ce mois des fiertés, 50 ans après les révoltes de Stonewall, la rédaction avait envie de te présenter des personnes importantes de la lutte LGBTQ+, qu’elles se soient directement engagées dans ce combat ou qu’elles aient, par leurs choix de vie, porté haut et fort le droit d’exister librement malgré les normes sociales. À notre grand regret, on a dû sélectionner – sans hiérarchiser ! Alors voilà 17 personnes qui ont marqué l’histoire, chacune à leur manière.

 

Dans la nuit du 28 juin 1969, dans un bar gay de Greenwich Village (New York) où des personnes LGBTQ+ ont pour habitude de se réunir clandestinement (mais avec l’aval de la police en échange de pots-de-vin), la situation tourne à la révolte généralisée. Une violente descente des forces de l’ordre ce soir-là – dont la raison officielle est un contrôle des ventes d’alcool – est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Les contrôles humiliants ne sont pas rares, mais pour la première fois, la foule se rebelle. Les résident-e-s du quartier affluent et le rapport de force s’inverse. C’est le début de cinq jours de révolte, menés notamment par les militantes trans* Sylvia Rivera et Marsha P. Johnson. À la suite de Stonewall, le Gay Liberation Front (GLF) est créé et, le 28 juin 1970, celui-ci organise avec succès la Christopher Street Liberation Day Parade à New York, pionnière de toutes les Prides. D’autres villes suivent l’exemple, comme San Francisco et Los Angeles. En France, la première marche a lieu le 25 juin 1977, à Paris.

Cette histoire nous rappelle que la Pride ne se résume pas à une fête en plein air. Il s’agit bel et bien d’un événement politique et militant pour affirmer que les personnes LGBTQ+ ont des droits, et qu’encore aujourd’hui, elles subissent de plein fouet la violence de notre société hétéropatriarcale et capitaliste. On voit régulièrement passer dans la presse des photos de personnes LGBTQ+ agressées, ainsi que les récits des discriminations et violences qu’elles vivent au quotidien. Dans son rapport annuel de 2019, SOS Homophobie fait un état des lieux de la situation en France, et c’est glaçant. En 2018, l’association a recueilli 1 905 témoignages d’actes LGBTphobes, ce qui représente une augmentation de 15 % par rapport aux données de 2017. Les signalements concernent des actes qui se déroulent dans l’espace public, au travail, sur Internet… Aucun lieu n’est épargné. Aucune personne. Et certaines d’entre elles meurent de ces violences. Nous ne pouvons pas nous taire et laisser faire. Les marches sont plus que jamais l’occasion de dire et redire que nous existons, que nous nous battons et nous célébrons, et que nous ne comptons pas baisser les bras.

 

 

Marsha P. Johnson
Joséphine Baker
Christine de Suède
Blair Imani
Sylvia Rivera
James Baldwin
Coccinelle
Bessie Smith
Barbara Gittings
Lena Waithe
Ifti Nasim
Audre Lorde
Anne Lister
Dean Spade
Zanele Muholi
Arsham Parsi
Le chevalier d’Éon

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Marsha P. Johnson

© DR

Née le 24 août 1945, Marsha P. Johnson est une femme trans* afro-américaine. Elle est activiste, performeuse et travailleuse du sexe, et se définit elle-même comme drag queen et survivante. Son engagement politique et militant la porte en première ligne des révoltes de Stonewall en 1969. Pourtant, sa lutte quotidienne pour la justice sociale est loin de lui garantir la reconnaissance, ou même un logement décent. Sensible et concernée par le nombre de jeunes transgenres sans abri, elle cofonde à New York la Street Transvestite Action Revolutionaries (STAR) avec son amie Sylvia Rivera. Toutefois, du fait de sa transidentité et de son statut de femme racisée, elle est mise à la marge des mouvements LGBTQ+ de l’époque. Mais « Black Marsha » n’abandonne pas, elle fait preuve de résilience. Jour après jour, elle trouve un exutoire en tant que drag queen sur Christopher Street, notamment avec la compagnie de théâtre des Hot Peaches. Elle crée elle-même ses propres costumes (souvent issus de magasins caritatifs) et s’impose comme la mère drag suprême des quartiers défavorisés de New York. Quant au « P. » qu’elle insère dans son nom, il vient du « Pay it no mind » (« N’y faites pas attention »), qu’elle répond à toute question sur son genre. Son excentricité, sa franchise et surtout sa grande générosité marquent celles et ceux qu’elle rencontre, cependant sa bonté n’a d’égale que le tragique de son destin. Marsha P. Johnson meurt dans des circonstances douteuses le 6 juillet 1992 et aujourd’hui encore, la thèse officielle de son suicide avancée à l’époque par la police est remise en cause. Dès 2021, l’État de New York commémorera sa mémoire et celle de Sylvia Rivera en érigeant un monument en leur honneur.

 

Joséphine Baker

© Gaston Paris/Roger Viollet/Getty Images

Fille de deux artistes de rue, Joséphine Baker (1906-1975) chante et danse déjà depuis plusieurs années lorsqu’elle se présente à Broadway (New York) à 16 ans, rejoignant la troupe de la comédie musicale Shuffle Along. En 1925, elle est repérée sur scène par une imprésario et se rend à Paris, où elle rencontre un franc succès à la tête de la Revue Nègre, aux Folies Bergères. Elle décroche également le premier grand rôle au cinéma pour une femme noire dans Zouzou, en 1934. Joséphine obtient la nationalité française en 1937, et se bat pour que ce pays qu’elle chérit demeure libre, allant jusqu’à s’engager dans la Résistance sous l’Occupation, recueillant alors pour le compte des services secrets français des informations glanées durant ses représentations devant les soldats allemands. Son activisme ne s’arrête pas là, puisqu’elle lutte également lors de ses passages aux États-Unis contre la ségrégation, en boycottant par exemple certaines salles de concert. En 1963, Joséphine Baker s’exprime aux côtés de Martin Luther King Jr. à l’occasion de la Marche sur Washington et devient déléguée générale de la LICA (actuelle LICRA). Mariée quatre fois, elle est aussi connue pour avoir eu plusieurs amantes dans sa vie – notamment l’artiste Frida Kahlo et l’écrivaine Colette. Joséphine Baker était une femme engagée, altruiste et courageuse. Elle demeure à ce jour une véritable icône, étoile de la scène parisienne, espionne à la bravoure et au dévouement exemplaires, et une figure emblématique de la lutte pour les droits civiques.

 

Christine de Suède

Portrait équestre de Christine de Suède, Sebastien Bourdon, 1653. Musée du Prado

Durant plus de 21 ans, la reine Christine (1626-1689) règne sur la Suède. Seule héritière du trône à une époque où, en Europe, les femmes sont traditionnellement maintenues hors du pouvoir, son père lui apporte une éducation d’ordinaire réservée aux garçons. La fascination qu’elle exerce encore aujourd’hui provient notamment de ce qui a été perçu chez elle comme une ambivalence à la fois genrée et sexuelle. Lors de son couronnement, elle est d’ailleurs proclamée « roi », comme la tradition suédoise le prévoit. Dans ses textes autobiographiques, l’un des fondamentaux de sa pensée semble être l’idée que l’usage de la raison est agenré ; cela s’illustre en particulier dans sa maxime « l’âme n’a point de sexe ». Elle évoque la possibilité d’un devenir femme ou homme qui soit indépendant du sexe biologique, qui puisse être le fait d’une volonté, d’un désir. Si elle-même ne regrette pas son statut de femme, hormis pour l’exercice du pouvoir, Christine de Suède est consciente qu’elle doit sa liberté – notamment de refuser la maternité – à son célibat. La monarque a une grande curiosité pour le libertinage et adore s’entourer de savant-e-s et de lettré-e-s. À l’âge de 28 ans, elle abdique du trône puis entame un périple à travers l’Europe. Son passage à la cour du roi Louis XIV est remarqué. Elle y rencontre d’autres femmes aussi éprises qu’elle de liberté, telles que la courtisane Ninon de Lenclos et Mademoiselle de Montpensier. Christine de Suède est la seule souveraine qui repose dans la basilique Saint-Pierre, à Rome.

 

Blair Imani

© Syranno

En 2014, l’activiste féministe, queer et musulmane Blair Imani fonde Equality for HER dont l’enjeu premier est de visibiliser le vécu de femmes opprimées. La plate-forme prend de l’ampleur et s’implique notamment dans le Women’s History Month. Equality for HER se consacre également à la constitution d’une base de ressources gratuites pour les études de genre et violences sexistes. Imani se rend au Royaume-Uni ou encore au Kenya pour parler de son parcours et des enjeux de l’égalité, et de la fin des discriminations. Son combat prend forme sur tous les fronts. En juillet 2016, elle participe aux manifestations de Bâton-Rouge, en Louisiane, pour protester contre le meurtre d’Alton Sterling, un homme noir de 37 ans tué par un officier de police quelques jours auparavant. Elle est arrêtée alors qu’elle manifeste pacifiquement. En juin 2017, invitée à prendre la parole sur la question des safe spaces sur le plateau de Tucker Carlson (animateur de la chaîne de télévision américaine conservatrice Fox News), elle déclare publiquement être lesbienne. Elle défend les personnes queer musulmanes, dont l’existence même est bien souvent critiquée, voire jugée impossible. Elle est également l’autrice de Modern HERstory. Stories of Women and Nonbinary People Rewriting History, paru en 2018, et son prochain livre Making Our Way Home: The Great Migration and The Black American Dream sortira en 2020, à l’occasion du cinquantième anniversaire du Black History Month aux États-Unis.

 

Sylvia Rivera

© Val Shaff

Sylvia Rivera (1951-2002) est une activiste américaine incontournable qui a consacré sa vie aux luttes pour l’égalité. D’origine vénézuélienne et portoricaine, son contexte familial est instable : sa mère se suicide lorsqu’elle a 3 ans et c’est auprès de sa grand-mère qu’elle grandit. Victime du rejet de celle-ci à cause de son goût pour le maquillage, Sylvia est mise à la porte à l’âge de 10 ans. C’est dans les rues de New York qu’elle côtoie les drag queens et travailleurs-ses du sexe qui la prennent sous leur aile. Les violences misogynes et queerphobes dont elle est témoin la conduisent sur le chemin de l’activisme. À l’adolescence, elle rencontre Marsha P. Johnson. Toutes deux prennent part aux révoltes de Stonewall, en 1969. Ensemble, elles fondent la Street Transvestite Action Revolutionaries (STAR), une structure qui vient en aide aux jeunes queer racisé-e-s et sans-abri. Elle consacre une grande partie de son temps à lutter contre l’hégémonie des hommes gays blancs dans les cercles militants, dont les préoccupations occultent voire écartent les personnes trans* et racisées. Elle rejoint des mouvements majeurs du XXe siècle comme les Black Panthers et les Young Lords. Sylvia se bat également pour que la loi contre les discriminations en raison de l’orientation sexuelle (SONDA) soit votée à New York. L’État de New York commémorera, dès 2021, sa mémoire et celle de Marsha P. Johnson en érigeant un monument en leur honneur.

 

James Baldwin

© RALPH GATTI/AFP/Getty Images

James Baldwin est un écrivain et essayiste américain (1924-1987). Né à Harlem (New York), il grandit dans une famille pauvre aux côtés de sa mère et d’un beau-père pasteur. À l’âge de 10 ans, puis à l’adolescence, le jeune homme subit des violences racistes de la part de la police. L’expérience des inégalités systémiques, qu’elles soient de classe, de genre ou de race, atteint profondément l’auteur. Noir et homosexuel, il aborde avec une plume fine et tranchante les questions d’identités et de sexualités. Il s’insurge contre la haine raciale et le mépris des minorités dans plusieurs de ses livres, notamment Si Beale Street pouvait parler (1974) et Harlem Quartet (1987). Fuyant l’ambiance toxique et dangereuse des États-Unis, il part vivre en France à l’âge de 24 ans : il situe d’ailleurs l’action de l’un de ses premiers romans à Paris, La chambre de Giovanni (1956), histoire d’amour gay plutôt inédite pour l’époque. Par ses écrits, il construit des personnages et des situations qui bousculent les normes, notamment celle d’une masculinité stéréotypée associée aux hommes noirs, et propose des alternatives à un monde littéraire très blanc et hétéronormé. Alors qu’il est relativement méconnu depuis sa mort, le réalisateur Raoul Peck le remet à l’honneur avec le film I Am Not Your Negro (2017), qui met en résonance les luttes pour les droits civiques et les textes de l’auteur. Oscar et César du meilleur documentaire en 2017 et 2018, il permet de plonger dans le monde de cet artiste complexe et radicalement engagé qu’était James Baldwin.

 

Coccinelle

© DR

Jacqueline Charlotte Dufresnoy (1931-2006), dite Coccinelle, est au même titre que Bambi (Marie-Pierre Pruvot) une icône trans* française. Elle commence sa carrière en se travestissant au début des années 1950 au cabaret Chez Madame Arthur. À l’époque, les personnes trans* n’ont pas vraiment d’autre opportunité professionnelle ou d’espace safe pour exprimer librement leur identité. En 1956, l’annonce de sa vaginoplastie (la première d’une personne connue en France) et son changement d’état civil font scandale, tout comme son mariage quatre ans plus tard avec un journaliste sportif. À la fin des années 1960, le music-hall perd de la vitesse en France et Coccinelle choisit de poursuivre le cabaret à l’international, notamment en Amérique Latine, au Canada et en Allemagne. Elle ne revient en France qu’au milieu des années 1980 chez Madame Arthur et au Casino de Paris, où le public lui réserve un accueil chaleureux. Elle se rend ensuite à Marseille, ville où elle meurt en avril 2006, après avoir marqué plusieurs générations et de nombreux-ses artistes. Des chansons comme « Avec mon p’tit faux cul » rappellent l’esprit de liberté du Carrousel où elle a travaillé, dans une société aux mœurs strictes, que la meneuse de revues faisait voler en éclat. « Toute la vie de Coccinelle s’est construite sur le mythe de la star », raconte Marie-Pierre Pruvot en hommage à son amie. Une manière, sans doute, d’exister au grand jour, et de briller aux yeux de tou-te-s, y compris de celles et ceux qui ne l’acceptaient pas pour qui elle était.

 

Bessie Smith

© AP

Ce n’est pas un hasard si Bessie Smith (1894-1937) est surnommée « Empress of the Blues » (« l’Impératrice du Blues ») dans les années 1920. Elle a environ 13 ans lorsqu’elle commence, pour gagner sa vie, à chanter dans les rues de sa ville natale de Chattanooga, dans le Tennessee, tout en étudiant à la West Main Street School. À 18 ans, elle part en tournée en tant que danseuse avec la Moses Stokes Company, où elle cultive son talent et son amour pour la musique et le monde du spectacle, sous la supervision de Ma Rainey, la mère du Blues. En 1923, elle enregistre son premier titre, « Down Hearted Blues », qui se vend à 780 000 exemplaires en l’espace de six mois. Son talent est incontestable, et elle est rapidement propulsée au rang de star internationale. Bessie Smith enregistre une totalité de 123 chansons durant sa carrière, qui bat malheureusement de l’aile avec le début de la Grande Dépression, dans les années 1930. Elle entretient des relations avec plusieurs amant-e-s au cours de ses tournées, assumant pleinement sa bisexualité. Sa voix aussi sublime que puissante et son style de chant contribuent au développement de l’histoire de la musique populaire. Son influence dans le milieu du blues est indéniable, la chanteuse ayant notamment inspiré des artistes telles que Norah Jones, Janis Joplin et Billie Holiday. Petite fille pauvre du Tennessee, Bessie Smith est devenue l’une des plus grandes performeuses de sa génération, contribuant par son travail et son immense talent à la reconnaissance du blues et à son accession au rang d’art légitime.

 

Barbara Gittings

© Kay Tobin Lahusen

L’Américaine Barbara Gittings (1932-2007) a consacré sa vie à se battre contre le préjugé selon lequel l’homosexualité serait une maladie ou une perversion. Sa rencontre avec Donald Webster Cory, l’auteur de The Homosexual in America: A Subjective Approach (1951) est déterminante : c’est lui qui l’informe de l’existence d’une association homosexuelle à Los Angeles, la Mattachine Society, fondée en 1950. De fil en aiguille, elle rejoint la première organisation de défense des droits civils des lesbiennes aux États-Unis, les Daughters of Bilitis (DOB) et prend la tête de sa section new-yorkaise. De 1963 à 1966, elle est l’éditrice du magazine The Ladder, publié par DOB. Sous sa direction, il se développe au niveau national et propage son engagement. Grâce au travail de Gittings et de militant-e-s, l’American Psychiatric Association (APA) supprime en 1973 l’homosexualité des catégories de diagnostic de son manuel de référence. À cette époque, les « remèdes » à l’homosexualité comprennent la thérapie par choc électrique, l’internement et la lobotomie. En 1970, Gittings rejoint le groupe de travail sur la libération des homosexuels (TFGL), créé par l’American Library Association (ALA). Elle en devient membre à vie en 1999 en l’honneur de ses contributions en faveur de davantage de visibilité pour les gays et lesbiennes dans les rayons des bibliothèques. Chaque année est d’ailleurs décernée la mention Barbara Grittings du Prix Stonewall, qui récompense des œuvres de fiction mettant en avant l’expérience des personnes LGBTQ+.

 

Lena Waithe

© Roger Erickson

« Je vous aime tou-te-s, mais surtout ma famille LGBTQIA. Je vois chacun-e d’entre vous », déclare l’actrice, scénariste, militante et icône queer Lena Waithe durant son discours aux Emmys Awards de 2017. Ce soir-là, elle devient la première femme lesbienne afro-américaine à recevoir le prix du meilleur scénario, pour « Thanksgiving », l’épisode 8 de la saison 2 de Master of None (2015). Au cœur de son récit, elle fait naître et évoluer le désir adolescent de son personnage qui, quelques années plus tard, annonce son homosexualité à sa mère. Désormais, Lena Waithe continue de militer à travers son art, d’user de son écriture si singulière et de sa force avec son propre show, The Chi (2018). Amatrice de bons mots et de punchlines, elle est aujourd’hui l’une des voix les plus importantes de Hollywood pour les luttes LGBTQ+. Durant le Met Gala de 2018, l’événement de mode annuel incontournable, elle marque notamment les esprits en arborant fièrement une cape arc-en-ciel. Et cette année, tout le monde a pu profiter de son costume bleu très 80’s, dont la broderie « Les drag queens noires ont inventé le camp » se dessinait en noir sur son dos, servant à tou-te-s de piqûre de rappel au sujet du thème de 2019. En utilisant les codes de la pop culture et sa visibilité, Lena Waithe replace nos luttes dans leur contexte politique et historique. Elle rend régulièrement hommage aux pionniers-ères des mouvements pour la justice sociale, trop longtemps invisibilisé-e-s. Et elle ne compte pas s’arrêter en si bon chemin, puisqu’on la retrouvera au scénario du long-métrage Queen & Slim, prévu pour fin 2019.

 

Ifti Nasim

© DR

Les révolutions passent aussi par les mots, et le poète Ifti Nasim (1946-2011) l’avait bien compris. À l’âge de 26 ans, il quitte le Pakistan, fuyant un mariage arrangé et un quotidien de mensonges dans un pays qui n’accepte pas son homosexualité. Il s’installe en 1974 à Chicago, où il restera jusqu’à la fin de sa vie. C’est là qu’il rédige et publie ses recueils dont Narman (1994), lequel est reconnu comme le premier texte en langue ourdou parlant d’amour homosexuel. Il écrit également en pendjabi et en anglais, ce qui offre à sa poésie un rayonnement international. Avec un certain succès, mais non sans obstacles, ses poèmes sont diffusés de manière clandestine au Pakistan. Nasim n’a pas peur d’exprimer ses idées, il parle de la difficulté d’exister librement en tant que personne gay et musulmane. Aussi vendeur automobile, profession dans laquelle l’homme de lettres excelle, il affirme son identité à travers son style vestimentaire très coloré. Nasim vit comme il l’entend, et consacre son temps pour aider au bien-être des femmes et des personnes queer. En 1986, il fonde notamment Sangat, une structure dont le but est de soutenir les personnes LGBTQ+ de la communauté sud-asiatique chicagoaine. Il est également président du South Asian Performing Arts Concil of America. En 1996, il intègre le Chicago LGBT Hall of Fame. Durant sa vie, le militantisme d’Ifti Nasim est aussi public qu’intime : sa maison est un sanctuaire où se réfugient des jeunes dont l’identité ou la sexualité sont à l’origine de leur exil.

 

Audre Lorde

© DR

Audre Lorde (1934-1992) laisse derrière elle une production littéraire et intellectuelle majeure, dont la colère est un moteur. Cette colère, elle la puise dans le racisme dont elle est victime depuis l’enfance, dans les violences dont elle est témoin et dans l’histoire de ses aïeules et contemporaines. Son féminisme s’appuie sur la volonté d’en finir avec le patriarcat, le racisme et l’homophobie. Ses écrits interrogent la place des femmes noires dans des sociétés qui les ont exploitées et les exploitent toujours, mais s’imprègnent aussi de l’actualité. Nombre de ses poèmes sont ainsi le fruit de sa rage, comme « Power » qu’elle rédige, furieuse, suite à l’acquittement du policier responsable de la mort d’un garçon noir de dix ans. Audre Lorde n’est pas seulement, comme elle se décrit elle-même, une « lesbienne-noire-féministe-mère-amante-poétesse », elle est aussi une survivante et parmi tous les obstacles auxquels elle survit, il y a le cancer du sein. De cette maladie, elle tire un questionnement – pourquoi les femmes noires sont-elles statistiquement plus atteintes de cancers que les femmes blanches ? –, une réflexion sur l’inégale répartition de l’accès aux soins et les injonctions qui pèsent sur les femmes malades, et une œuvre, Journal du cancer. Du diagnostic à la mammectomie, elle n’épargne aucune étape de son long parcours. Mais c’est aussi de la joie, toujours teintée de douleur, qu’elle lègue, avec par exemple Need: A Chorale for Black Women Voices (1990). D’Audre Lorde, on retient une lutte plurielle, dont le corps était le cœur, avec tous les enjeux de réappropriation qu’il implique.

 

Anne Lister

© Calderdale Metropolitan Borough Council

Désormais mise en lumière dans l’excellente série HBO Gentleman Jack, Anne Lister (1791-1840) continue de passionner. À l’âge de 29 ans, elle hérite de terres et de la demeure de Shibden Hall, à Halifax, en Angleterre. Femme d’affaires hors pair, très éduquée, elle reprend la main sur leur gestion. Son activité s’inscrit au début de l’ère industrielle, et l’argent qui découle de la location de ses propriétés et de ses carrières de charbon lui permet de rénover Shibden et de financer ses voyages à travers l’Europe. En 1838, elle devient la première femme à gravir le mont Perdu, en Espagne. Politiquement, Lister est assez conservatrice. Elle a à cœur de servir ses intérêts avant ceux de la gent féminine en général. Depuis les années 1980, nous savons énormément de sa vie grâce à ses journaux. Dans ses carnets composés de 26 volumes, elle fait le récit de son quotidien, mais aussi de ses aventures avec des femmes, ce qui lui vaut aujourd’hui la qualification de « première lesbienne moderne ». Ces passages fascinent toujours en raison de leur particularité : ils sont codés. Décrite comme masculine, Lister dérange et va à l’encontre de toutes les normes de son époque : « Les gens remarquent généralement, quand ils me voient passer, à quel point je suis comme un homme », écrit-elle. En 1832, elle rencontre Ann Walker, une héritière fortunée avec laquelle elle vit sa dernière histoire d’amour. En 1834, le dimanche de Pâques, elles se font la promesse de s’aimer à jamais au cours d’une cérémonie religieuse et échangent des anneaux. Les deux femmes vivent ensemble jusqu’à la mort d’Anne Lister, en 1840.

 

Dean Spade

© DR

Dean Spade est un professeur, avocat et écrivain américain de Virginie militant pour les droits des personnes transgenres et non binaires aux États-Unis. C’est à lui que l’on doit le projet de loi Sylvia Rivera proposé à New York en 2002, qui garantit l’accès à des services juridiques gratuits pour les personnes transgenres, non binaires et intersexuées racisées et/ou dans le besoin. Il fonde ce projet après avoir été lui-même victime d’une arrestation transphobe en février 2002, lors des manifestations du World Economic Forum, à New York. Cette loi garantit aussi l’accès à des hormones et des soins adaptés, la facilitation du changement de nom et l’obtention de nouveaux papiers d’identité. Spade défend lui-même de nombreux-ses accusé-e-s entre 2002 et 2006, et se trouve ainsi à l’origine d’une grande victoire pour les jeunes transgenres placé-e-s en foyer d’accueil, en témoignant en 2003 dans l’affaire Jean Doe vs Bell. Ce cas crée un précédent lorsque la Cour reconnaît comme discriminante la loi interdisant aux jeunes placé-e-s de s’habiller en fonction de leur identité de genre. Dean Spade est également défenseur de la campagne de 2018 visant à empêcher Seattle de construire une nouvelle prison. Il est l’auteur de plusieurs livres traitant de son expérience en tant qu’avocat et professeur de droit transgenre, ainsi que d’essais sur la transphobie dans l’éducation supérieure. Il étudie aussi les limites de certaines lois, qui laissent passer nombre d’injustices et d’inégalités.

 

Zanele Muholi

© Zanele Muholi

Zanele Muholi se décrit comme une militante visuelle : artiste lesbienne sud-africaine, elle utilise la photographie comme support de représentation des identités queer et comme outil de dénonciation des discriminations contre les personnes LGBTQ+. « Faces and Phases », série puissante composée de portraits de lesbiennes noires, montre la pluralité des expressions de genre possibles. Dans cette optique, elle a fondé la plate-forme Inkanyiso, qui rassemble des artistes LGBTQ+ et diffuse leurs témoignages et créations. Elle est également à l’origine d’un travail percutant d’autoreprésentation, « Somnyama Ngonyama », phrase zouloue signifiant « Salut à toi, lionne noire ». Ce corpus d’autoportraits, exposé aux Rencontres de la Photographie à Arles en 2016, montre l’artiste dans des compositions visuelles bourrées de poésie, où elle toise les spectateurs-rices pour leur dire : « J’existe ». Zanele Muholi lutte contre la violence quotidienne à l’encontre des personnes LGBTQ+ : l’Afrique du Sud a légalisé le mariage gay en 2006, mais les agressions homophobes et lesbophobes sont encore fréquentes. Elle dénonce notamment les viols dits correctifs, pratique criminelle répandue dans le pays, qui utilise le viol pour « guérir » l’homosexualité. Zanele Muholi, entre art et archivage, milite pour une société plus inclusive où chaque individu-e pourrait vivre, créer et s’exprimer sans craindre pour sa sécurité : un travail indispensable que cette artiste mène avec une détermination implacable.

 

Arsham Parsi

© DR

Arsham Parsi est un activiste iranien au cœur de la lutte contemporaine pour les droits des personnes LGBTQ+. À l’adolescence, c’est sur Internet qu’il découvre sa communauté, des jeunes homosexuels qui comme lui souffrent en silence, obligés de vivre cachés. En 2003, il participe à la création d’un groupe de discussion clandestin sur Internet pour les Iranien-ne-s LGBTQ+. Son activisme attire l’attention des autorités, le contraignant à fuir l’Iran en mars 2005. Selon les lois islamiques qui régissent le pays, il encourt la peine de mort. Exilé, il part en Turquie, où il vit durant treize mois, puis s’installe au Canada, sans aucune possibilité de retourner dans son pays. Son exil ne marque pourtant pas la fin de son investissement pour les personnes opprimées en Iran. En 2008, il fonde l’Iranian Railroad for Queer Refugees (IRQR), un groupe de défense des réfugié-e-s LGBTQ+ à travers le monde. L’organisation accompagne celles et ceux qui ont besoin d’assistance pour leurs demandes d’asiles ou de logement, et apporte un soutien financier quand cela est nécessaire. Elle leur procure aussi des produits de première nécessité et les aide dans leurs démarches d’obtention du statut de réfugié-e international si besoin. Le travail monumental d’Arsham Parsi lui vaut régulièrement des récompenses comme le Felipa de Souza Award de l’International Gay and Lesbian Human Rights Commission (IGLHRC) en 2008. En 2015, son premier livre, Exiled for Love: The Journey of an Iranian Queer Activist, est publié. Dedans, il raconte son parcours avec une grande sincérité.

 

Le chevalier d’Éon

© Bettmann

Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Thimothée d’Éon de Beaumont (1728-1810), plus connu sous le nom de chevalier d’Éon, est célèbre pour sa carrière dans l’espionnage, mais surtout pour s’être habillé longtemps selon les codes vestimentaires féminins de son époque. Durant sa vie, son rapport libre à l’identité de genre et son androgynie sont source d’une confusion qui ne semble pas le gêner. Et encore aujourd’hui, sa figure est entourée de mystères. Appartenant à la noblesse de robe, il est enrôlé sous Louis XV dans le Secret du Roi, le premier organisme d’espionnage de France. Pendant la guerre de Sept Ans contre la Prusse et l’Angleterre (1756-1763), il est envoyé en Russie en tant que Lya de Beaumont pour approcher la tsarine et réussit à l’allier à la couronne de France. En cela, le chevalier d’Éon est un des diplomates les plus importants de l’Europe au XVIIIe siècle. Quand la France perd face à l’Angleterre en 1762, le chevalier d’Éon joue de ses talents d’espion à l’ambassade française au service de Louis XV. Cependant, son penchant pour les soirées fastueuses gâte ses relations avec le pays. Criblé de dettes, il meurt en 1810 en Angleterre, blessé lors d’un combat d’escrime. Encore aujourd’hui, le chevalier d’Éon et son histoire extraordinaire passionnent le grand public. Son ambiguïté de genre demeure une source de fascination pour beaucoup, et la pop culture est une de ses plus éminentes adeptes (tout comme notre Mylène Farmer nationale).

 

Les portraits ont été rédigés collectivement par
EliseEléa PiresPauline Boscher, Nina Hedgsworth,
Raphaëla IcguaneLisa Durand et Annabelle Gasquez.

 


* L’astérisque derrière le mot « trans » permet de rendre visible la multiplicité des identités transgenres. Il y a en effet de nombreuses façons d’être trans*, d’exister au monde. Cette utilisation de l’astérisque nous a été suggérée par la photographe Neige Sanchez en interview, et nous avons décidé de l’utiliser sur le webzine. Encore peu employée en France, elle tend à inclure toutes les identités transgenres et non binaires.