Cette année, Matrix fête ses 20 ans. Un anniversaire important pour tou-te-s les fans de pop culture et de science-fiction. Si l’œuvre des sœurs Wachowski a largement été explorée, certains aspects de leur création sont souvent mis de côté. Fascinée par leur travail, Annabelle a eu l’occasion de discuter longuement de ces sujets avec Cáel M. Keegan, professeur adjoint à la Grand Valley State University, dans le Michigan, aux États-Unis. Ses spécialités ? Le genre, les sexualités, les sciences humaines et la condition féminine. Diplômé d’un doctorat, il fait de la recherche depuis près de quinze ans autour de la culture visuelle et enseigne sur des sujets variés en queer et transgender theories. Il donne aussi des cours sur l’histoire et la culture LGBTQ+. Son expertise peut être découverte dans de nombreux textes académiques et dans son livre de recherche, Lana and Lilly Wachowski (publié en 2018 chez l’éditeur américain University of Illinois Press), dans lequel il explore l’entièreté de l’œuvre des créatrices de Matrix, depuis leur premier film, Bound, à leur série Sense8.

 

 

Après avoir vu l’une de tes interventions au sujet de Matrix sur YouTube, j’ai totalement dévoré tes publications et j’avais vraiment très envie de discuter avec toi. J’ai toujours été surprise que certains aspects de l’œuvre des sœurs Wachowski ne soient jamais abordés (en tout cas, dans le contenu grand public). Pour que tout le monde comprenne bien ton travail, pourrais-tu présenter ton champ d’études ?

J’ai une formation en études culturelles, un domaine interdisciplinaire qui examine la production, la circulation et l’utilisation de produits culturels (films, émissions de télévision, jeux vidéo, bande dessinée, musique populaire), que l’on analyse comme des textes. Ce champ d’études pose essentiellement ces questions : qu’est-ce que le fond et la forme des textes culturels nous révèlent sur les changements de la société ? Et comment et pourquoi les gens les utilisent pour donner un sens à leur vie ? Qu’est-ce que l’existence et la diffusion d’un texte culturel spécifique indiquent sur ce qui se passe politiquement à un certain moment ou à un certain endroit ?

J’ai tendance à me concentrer sur les textes de personnes – ou contenant des significations – queer et transgenres. Et je m’appuie aussi beaucoup sur les études abordant ces thématiques, qui sont deux domaines théoriques tentant d’expliquer la façon dont le monde fonctionne du point de vue des LGBTQ+.

 

 

Peux-tu préciser en quoi consistent exactement les études transgenres ?

Il s’agit d’un domaine très dynamique et passionnant, qui étudie la vie et les expériences des personnes transgenres. Mon travail contribue aux études culturelles qui y sont liées. J’essaie de comprendre les formes culturelles que nous, les personnes transgenres, avons créées et particulièrement la façon dont nous avons participé de diverses façons – non reconnues – à la culture populaire.

L’un des points que j’essaie de faire valoir, c’est que des créatrices trans, comme les Wachowski, ont offert des contributions esthétiques qui reproduisent la façon dont le monde « est ressenti » par les personnes transgenres. C’est ce que j’entends par « esthétique transgenre ». Il ne s’agit pas seulement de représenter des personnages ou des corps transgenres, mais aussi de représenter directement notre expérience du monde, ou la façon dont nos sens fonctionnent.

 

 

Tu insistes aussi sur l’importance d’analyser le cinéma de manière rétrospective, pourquoi ?

Du point de vue des études culturelles, aucun texte n’a une signification fixe ; au contraire, son sens et même son impact sensoriel changeront en fonction des changements historiques de la technologie, de la perception, de l’affect et de l’identité. Et donc, revenir encore et encore sur un texte pour voir ce qui a changé est une façon de tendre un miroir sur le contenu et de suivre les changements dans la société et en nous-mêmes.

Cela fonctionne de manière assez similaire à la transition elle-même : comment, en tant que personnes trans, nous suivons les changements provoqués par les systèmes et les objets qui nous entourent sur nos propres présentations genrées. C’est une approche permettant d’analyser la relation que l’on a avec la réalité acceptée à travers des rencontres répétées entre nos sens et les textes culturels. Dans l’un de mes articles, j’appelle cette pratique le « réexamen ».

Matrix, réalisé par Lana Wachowski et Lilly Wachowski, 1999. © Warner Bros. France

 

 

En France, il y a un certain mépris vis-à-vis de la pop culture, de son importance et de son influence sur la société. C’est assez étrange, puisque la production étasunienne est, de nos jours, plus présente que jamais. Les services de streaming, comme Netflix et Prime Video, amplifient ce phénomène, et il semble toujours plus important de garder un œil et un esprit critiques quand l’on consomme de la culture mainstream.

Oui, il y a très certainement une tradition consistant à appréhender la culture populaire avec suspicion, même ici aux États-Unis, où les études culturelles, américaines et de cinéma/médias sont pourtant des champs d’études plus ouverts. Ma formation est influencée par le Centre for Contemporary Cultural Studies, en Angleterre, où des universitaires comme Stuart Hall, Richard Dyer, Hazel Carby et Paul Gilroy ont transformé ce champ de spécialisation. Ils et elle ont démontré que la production capitaliste de la culture de masse n’est que l’un des aspects de cette dernière, et que les gens s’impliquent dans la culture populaire pour des raisons très complexes et motivées politiquement. Ces études valorisent son utilisation et le sens que les personnes en tirent, autant qu’elles examinent les processus de production de masse. Bien que ce domaine critique le capitalisme, il reconnaît également que celui-ci ne peut pas contrôler entièrement la façon dont nous réagissons à un pan de la culture. Affirmer le contraire serait lui accorder plus de pouvoir qu’il n’en a sur notre imagination.

Je pense aussi que nier le fait que la culture populaire soit un aspect sérieux de la vie politique partagée par tou-te-s est une position plutôt élitiste, parce que celle-ci rejette les médias avec lesquels la plupart des gens ordinaires interagissent.

 

 

Ça me fait penser à Jupiter Ascending. Le film n’a pas été bien reçu au moment de sa sortie, mais tu le décris comme un « détournement féministe de science-fiction à succès » et « un manifeste anticapitaliste déguisé en conte de fées ». Honnêtement, au début, j’étais un peu perplexe – je n’ai pas aimé le film la première fois que je l’ai vu. Mais j’ai lu ton point de vue, ce qui m’a décidée à le revoir. Et je dois dire que tu donnes de très bons arguments. Si l’on prend la création des Wachowski dans son ensemble, ça semble en fait tout à fait logique. 

J’apprécie effectivement Jupiter Ascending. C’est un film de studio hollywoodien incroyablement anticapitaliste, et ce n’est pas quelque chose de simple à concrétiser ! C’est aussi une histoire et une création originales plutôt qu’un reboot, ce qui le rend tout à fait unique pour cette période.

Je trouve qu’une grande partie de la science-fiction et de la fantasy produites par les studios n’est pas du tout de la fiction spéculative. C’est simplement une répétition d’idées, de mondes et de personnages dans des univers déjà établis. Et cela a un effet profondément conservateur sur ces genres. Jupiter prend de grands risques. Et s’il ne réussit pas totalement ce qu’il entreprend, il nous montre tout de même que ces longs-métrages peuvent être inventifs, originaux et politiquement pointus. À bien des égards, il est très en phase avec les films des années 1970, à l’instar de Zardoz, de John Boorman. Ces derniers nous semblent complètement farfelus à l’heure actuelle, mais ils croient sincèrement à la valeur hypothétique du genre, au lieu d’être cyniques et en lien avec ce qui a déjà été imaginé. Et je pense que c’est très important.

Jupiter : Le Destin de l’univers, réalisé par Lana Wachowski et Lilly Wachowski, 2015. © Warner Bros. France

 

 

Oui, je suis d’accord. J’aime énormément la science-fiction, mais dans la culture populaire, l’offre est vraiment mauvaise. C’est toujours la même chose. Et cela me met en colère que ce genre (que je considère vraiment important pour dénoncer ce qui se passe dans nos sociétés, philosopher, spéculer et commenter) semble limité par l’idéologie de la société capitaliste. Je me demande souvent si le capitalisme est en train de tuer la créativité et l’imagination dans son ensemble, empêchant les gens de voir en dehors de cette structure économique et sociale, d’imaginer au-delà. Qu’est-ce que tu en penses ?

Je crois que la science-fiction et le capitalisme sont enfermés dans cette relation mutuelle. La SF se questionne immuablement sur les implications du capitalisme, qui lui-même tente constamment de tirer parti du genre, tout en limitant ses retombées politiques. À l’heure actuelle, nous assistons à une sorte de « science-fiction de l’austérité », dans laquelle la création est devenue intensément réticente au risque, ce qui reflète la réalité capitaliste qui est la nôtre actuellement.

Une façon de répondre à cela est de considérer le genre structurellement, afin d’identifier le problème : ce n’est pas que la science-fiction livre toujours des solutions imaginatives à nos problèmes, c’est plutôt qu’elle nous aide à comprendre ce qu’il se passe en ce moment. Et ce qu’il se passe en ce moment, c’est que nous sommes arrivé-e-s à la fin du capitalisme néolibéral, et nous ne savons pas ce qui arrivera ensuite ! Donc, oui, l’offre est mauvaise et, nous devons tou-te-s en avoir conscience.

 

 

Pour moi, une chose est vraiment importante pour comprendre le travail des Wachowski : elles sont en mesure de subvertir certains des genres les plus populaires, ceux que nous connaissons vraiment, parce qu’elles les comprennent très bien. Penses-tu que l’on pourrait changer les choses de cette manière ? Créer le changement en subvertissant le récit principal dans la culture pop, tout en utilisant certains tropes clés clairement identifiés par le grand public et les détourner ?

Je pense en effet que ce genre de réappropriation ou de piratage de la forme culturelle fait depuis longtemps partie des activismes décoloniaux, queer et transgenres. Pense à deux des plus grands succès de la culture populaire récente aux États-Unis : Black Panther et Pose. Les deux contiennent des scènes dans lesquelles des groupes opprimés entrent dans des musées et volent des artefacts, qui ont été institutionnalisés par l’élite blanche.

Dans le cas de Black Panther, il s’agit d’un commentaire sur la façon dont les cultures eurocentriques ont pillé le monde et affichent maintenant des objets considérés comme sacrés par d’autres cultures comme s’ils leur appartenaient. Pour Pose, la série traite des standards de beauté dans la culture blanche, si souvent refusés aux personnes transgenres, pauvres et queer, surtout si elles sont racisées. Pourtant, ces formes ont maintes fois été extraites de ces mêmes communautés.

Pose, créée par Ryan Murphy et Brad Falchuk, 2018. © FX Networks

Ces deux créations marquent une pratique de réappropriation, laquelle est implicite dans le concept de réparation. Et je pense que ces cas sont liés à ce que Lana soulève dans l’interview qu’elle m’a accordé pour le livre, à savoir la façon dont la queerness et la transness sont constamment tirées hors du centre de nos cultures par ces forces colonisatrices, racistes et haineuses. Apporter un sens queer ou trans au cœur de ces espaces centraux révèle le fonctionnement de ces forces, qui restent généralement invisibles et sans nom. Il y a un plaisir et un pouvoir queer à utiliser des espaces d’exposition comme le musée ou le cinéma, ou des procédés issus de la forme classique ou du genre, dans le but de rendre ces forces occultées plus lisibles. Pour réaffirmer ce que Lana dit dans l’interview : tu remarques soudainement ce qui manquait depuis le début.

 

 

Dans ton livre, tu analyses le travail des Wachowski depuis leur premier film, Bound, jusqu’à leur série, Sense8. Et on peut voir un lien entre toutes ces œuvres. Peux-tu expliquer comment, pour toi, celles-ci sont liées, et pourquoi cela est important ?

Je dirais qu’il y a une thèse dans Bound, qui évolue sur toute l’étendue de leur travail, et qui trouve son expression la plus complète dans Sense8 : « Vous ne pouvez pas croire ce que vous voyez, mais vous pouvez croire ce que vous ressentez. » Pour moi, c’est un axe qui parle de choses fondamentales sur le fait d’être une personne LGBTQ+. Nous entrons dans un monde qui ne nous considère pas, une réalité qui n’est pas conçue pour nous, dans laquelle nous luttons pour donner un sens à ce qui est en nous. Nous sommes donc dès le début pris-e-s dans une contradiction : ce qui est supposé être « réel », défini par les autres, rencontre ce que nous ressentons intérieurement – soit la différence entre la réalité perçue et la sensation incarnée. Ce problème concerne à la fois l’identité et les grandes questions politiques et esthétiques liées au fait de savoir qui façonne le monde et qui doit ensuite se conformer à ces formes – c’est-à-dire qui devient réel et qui doit se conformer aux systèmes créés par d’autres.

Sense8, créée par Lilly Wachowski, Lana Wachowski et J. Michael Straczynski, 2015 – 2018. © Netflix

 

 

Considères-tu Sense8 comme l’aboutissement de l’œuvre des Wachowski ?

D’une certaine façon, oui, puisque c’est leur texte le plus récent, et chaque morceau de leur travail élargit leur vision singulière. Sense8 est certainement l’une des œuvres télévisuelles les plus ambitieuses à ce jour, mais c’est aussi une tentative de penser au-delà de l’étendue des grandes créations de genre ainsi que de l’expérience humaine globale.

Malgré toutes ses imperfections, Sense8 est peut-être l’articulation la plus complète d’un monde transesthétique qu’il m’ait été donné de voir, dans le sens où son postulat, son récit et son imaginaire résultent tous d’une sensation : ce que l’on ressent en expérimentant une vie dans plus d’un corps.  Sense8 porte sur les implications hypothétiques et éthiques de cette expérience.

 

 

Pourquoi penses-tu que la science-fiction est leur genre favori ? Je trouve que cette citation de Lana durant son interview est une manière cool de réfléchir à cela : « La normalité est non mouvante. C’est une idée fixe. »

La science-fiction leur permet de spéculer sur « ce qu’il pourrait arriver » si la réalité devenait expérimentale. Il s’agit du genre le plus à l’écoute du mode subjonctif. Plutôt que de se concentrer sur ce qu’il ne peut pas arriver (comme dans la fantasy), ce qu’il s’est déjà passé (l’horreur) ou ce qu’il aurait pu arriver mais n’a pas eu lieu (le mélodrame), la science-fiction utilise la spéculation pour étendre les potentialités qui existent déjà dans notre réalité actuelle.

En ce sens, la science-fiction est en phase avec l’espoir que nos conditions actuelles pourraient conduire à un monde très différent, lequel est néanmoins déjà possible. Et c’est grâce à ce sentiment de mouvement – passant de ce qui est à ce qui pourrait être si nous nous sentions simplement autrement – que le travail des Wachowski est fondamentalement concerné par la communication. La réalité et ses formes ne sont pas fixes. C’est un message que les personnes transgenres ont besoin d’entendre, mais c’est aussi un message auquel le monde a besoin de croire si nous voulons « survivre ensemble ».

 

 

Matrix est un phénomène dans la culture pop. Pourquoi peut-on dire que c’est une œuvre d’art révolutionnaire, surtout dans l’histoire de Hollywood et du cinéma grand public ? Tu écris : « Prétendre que Matrix invente une esthétique populaire trans place le transgenre et la conception de la production cinématographique dans la conversation historique. »

Ce que Matrix est parvenu à faire, c’est créer un lien, ou un assemblage, au cœur duquel les innovations technologiques de la production cinématographique se combinent à des récits de genre, et ce dans un moment historique où le transgenre explosait également dans la conscience générale.

Rétrospectivement, la trilogie cinématographique illustre comment l’art et la culture transgenres sont à la fois le résultat et l’origine de l’expérience populaire de la postmodernité. Grâce à Matrix, les créateurs-rices transgenres semblent avoir aidé à définir ce à quoi ressemble le « sentiment »  postmoderne, pour les publics populaires. Ce n’est pas seulement que le corps transgenre est devenu une figure abstraite du postmoderne, imaginée par d’autres comme un symbole, c’est aussi que la conscience transgenre elle-même a été fondamentale pour façonner cette sensation collective.

 

Tu expliques que les discussions autour de Matrix continuent d’ignorer le texte comme narrativement transgenre, pourquoi en est-il ainsi à ton avis ? 

Il y a eu depuis longtemps dans la communauté trans des discussions sur la façon dont Matrix suit un récit de l’identité transgenre, et ces discussions ont maintenant été réactualisées puisque les Wachowski ont toutes deux fait leur coming-out en tant que femmes trans. Le film suit en effet le cheminement de la dysphorie, la réalisation de l’identité, le changement de nom, la thérapie hormonale (la pilule rouge), la chirurgie, et l’intégration dans un « nouveau » corps et un nouveau genre, que nous reconnaissons maintenant comme la voie standard de la transition médicale. Toutefois, cet angle n’a jamais été pris en compte par la réflexion académique sur le film, en grande partie parce que les personnes transgenres ont été exclues de ces conversations. Dans mon travail, je constate cette résonance narrative, mais j’insiste aussi sur le besoin d’aller au-delà de cette allégorie – désormais évidente – pour explorer comment l’esthétique du film a modifié l’apparence et la fonction du corps dans le cinéma.

Matrix, réalisé par Lana Wachowski et Lilly Wachowski, 1999. © Warner Bros. France

 

 

Ce que j’ai particulièrement aimé dans ton analyse, c’est le fait que tu considères les deux derniers films de la franchise comme faisant partie des « messages les plus sophistiqués sur le plan politique dans les archives des Wachowski ». Ce n’est pas une opinion populaire et j’adorerais en savoir plus.

Oui ! Ces films sont si mal compris. Principalement, je pense, parce que trop de critiques se sont concentrées sur l’histoire et la caractérisation en excluant le rôle des effets spéciaux. Ces derniers (réplication identique, essaims) nous mettent très clairement en garde contre l’idée que l’« Élu » est une figure vraiment héroïque.

Les suites sont en fait une critique de l’affirmation des fans selon lesquels Neo serait l’« Élu ». Elles vont contre le postulat de dire que les identités individuelles et héroïques peuvent présenter des solutions efficaces à l’oppression systémique. Au lieu de cela, elles suggèrent que le meilleur résultat que celles-ci puissent produire est une sorte de cessation momentanée des hostilités avec les forces oppressives, plutôt qu’une révolution.

 

 

Je peux me tromper, mais au début, Neo incarne l’archétype du héros romantique du XIXe siècle – il me semble d’ailleurs que la plupart des protagonistes des films Marvel, par exemple, en sont une déclinaison – et d’une certaine façon, les Wachowski font sauter cet archétype et montrent ses limites pour vraiment moderniser la figure du héros au sens classique du terme, ainsi que la manière de raconter des histoires. Qu’est-ce que tu en penses ?

Tout à fait. Les Wachowski travaillent très certainement sur les formes traditionnelles de narration – elles sont très intéressées par les genres cinématographiques. Celles-ci remontent à des modèles mélodramatiques fondamentaux de personnages et d’intrigues qui sont élémentaires dans la culture occidentale. Les genres cinématographiques racontent chacun les mêmes histoires, mais avec un certain niveau de permutation ou de changement. Cela les rend capables de réagir aux modifications dans l’environnement politique, tout en les réinsérant dans les récits fondamentaux.

Le super-héros de notre époque est une tentative générique de résoudre les contradictions entre l’espoir de la démocratie libérale et les menaces du capitalisme et de la technologie, qui deviennent hors de contrôle. Je pense que le voyage de Neo est plus une méditation sur les promesses et les limites du héros messianique lui-même. Il est important de noter qu’il ne parvient pas à détruire la Matrice, mais plutôt qu’il négocie avec elle avant qu’elle ne l’absorbe, tandis que Zion – l’espace de la possibilité noire radicale – est préservé comme un site de résistance collective.

Matrix Revolutions, réalisé par Lana Wachowski et Lilly Wachowski, 2003. © Warner Bros. France

 

 

Pourquoi l’esthétique est-elle si importante dans toutes les créations des Wachowski ?

Dans mon entretien avec Lana, elle mentionne qu’elle est très influencée par la peinture classique, les romantiques et les préraphaélites, et je pense que l’on peut le voir dans les films : plutôt que de vouloir produire une esthétique radicalement subculturelle, je pense qu’elles ont toujours été intéressées par l’invasion ou l’« assaut » (c’est le mot de Lana) sur la forme classique.

Ainsi, leurs films sont motivés par le pressage ou l’ouverture de ces motifs hautement stylisés et reconnaissables. Cela reflète leur désir de réorganiser le langage visuel de notre réalité. Pour y parvenir, tu dois travailler avec ses formes établies. Je dis dans le livre que cela revient à traiter le cinéma comme s’il s’agissait du genre social. Ce qu’elles font, c’est démontrer comment la réalité établie peut être interrogée, pour révéler ce qui est caché au cœur de son langage.

 

 

Comment, dans Sense8, le langage esthétique et cinématographique aide-t-il les histoires qu’elles veulent raconter ? Considères-tu que certains aspects de Sense8 sont aussi révolutionnaires que Matrix au moment de sa sortie ? 

Je pense que Sense8 est certainement aussi esthétiquement révolutionnaire que Matrix, mais malheureusement, parce que la distribution des médias a changé, beaucoup moins de gens le verront. Quant à Matrix lui-même, je crois qu’il est tout aussi pertinent maintenant, en ce sens que nous sommes arrivé-e-s à l’époque exacte qu’il prédit, et dans laquelle des groupes de personnes n’expérimentent pas la même réalité : une réalité où les fake news sont devenues un moyen de perturber stratégiquement le sens du réel des gens afin de les contrôler.

 

 

Peux-tu développer pourquoi tu penses que Matrix est aussi pertinent aujourd’hui qu’il y a vingt ans ?

La raison pour laquelle les personnes transgenres et de droite ont historiquement été attirées par Matrix est que le film pose une question fondamentale : qui est en mesure de déterminer les conditions de la réalité ?

En tant que personnes trans, nous voulons un monde dans lequel nous sommes considérées comme réelles, alors que la droite veut un monde où l’existence des personnes trans est inconcevable et leur réalité niée.

Bien qu’il s’agisse d’un combat dans lequel les personnes trans sont engagées depuis longtemps, celui-ci est lié à une lutte de pouvoir beaucoup plus large pour savoir qui contrôlera la définition de ce qui est réel − un enjeu qui s’impose désormais comme un défi politique mondial. En ce sens, Matrix est peut-être plus pertinent aujourd’hui qu’il ne l’a jamais été.

 

 

Lana and Lilly Wachowski Couverture du livre Lana and Lilly Wachowski
Cáel M. Keegan
University of Illinois Press
15/11/2018
216
20,66 €

Lana and Lilly Wachowski have redefined the technically and topically possible while joyfully defying audience expectations. Visionary films like The Matrix trilogy and Cloud Atlas have made them the world's most influential transgender media producers, and their coming out retroactively put trans aesthetics at the very center of popular American culture. Cáel M. Keegan views the Wachowskis films as an approach to trans experience that maps a transgender journey and the promise we might learn "to sense beyond the limits of the given world...