Dans ce texte, Karine nous donne à voir l’envers du décor : pour une fois, c’est le corps qui parle et qui s’adresse à l’esprit. Et s’il y a bien quelque chose à retenir, c’est que nous sommes tou-te-s dans le même bateau.

 

À l’occasion de la deuxième édition de Dépossédées, notre club de lecture, nous vous avions proposé d’écrire sur le thème « Mon corps et moi » et de partager vos créations sur le rapport que vous entretenez avec votre corps. Merci pour vos participations, toujours touchantes, et qui décrivent bien les relations ambivalentes que l’on peut avoir avec notre propre corps, tantôt belles tantôt douloureuses.

 

Je ne te comprends pas, et pour être tout à fait honnête, je commence à perdre patience. Voilà, c’est dit. Je suis à ça de te laisser t’étouffer dans ton ingratitude.

T’ai-je déjà fait faux bond ? Une seule fois, je t’ai contrainte à séjourner à l’hôpital. Une seule fois. Et seulement pour une appendicite, un phénomène banal que tu aurais oublié depuis longtemps s’il n’y avait cette petite cicatrice pour te le rappeler. Certes, je n’ai pas toujours eu la force nécessaire pour lutter, et il est arrivé que de vilains virus te mènent la vie dure pendant quelques jours. Là encore, rien de bien méchant. Et à part ça, quoi ? Grâce à moi, tu marches, tu parles, tu jouis.

Aimes-tu cette chanson de Nina Simone ? Les nuances de cette bougie parfumée te sont-elles agréables ? Et la suavité de cette fraise ? Te donne-t-elle du plaisir ? Toutes ces sensations que tu éprouves et qui te donnent le sentiment d’exister, c’est à moi que tu les dois. Moi ? Je n’ai besoin que de ce qui compose la fraise, et je traite sa couleur, son goût, son odeur, sa texture comme des informations sanitaires. Mais les émotions qu’elle te procure, je te les donne tout entières, à toi, et à toi seule.

La douleur ? Oui, la douleur, tu me la dois aussi. Ma mémoire est primitive, et mon langage aussi. Tu peux ne pas aimer la douleur, et le dégoût, et la peur, mais tu ne peux nier leur efficacité. Je t’alerte quand le danger guette. Je t’informe quand il fait froid. Je te préviens quand ton niveau de stress devient critique. Je n’y trouve aucune satisfaction. Je le fais pour nous protéger. Il faut bien que quelqu’un prenne soin de nous. Et clairement, je ne peux pas compter sur toi pour ça. Regarde ce que tu me forces à absorber. Polluants. Agents chimiques. Substances toxiques. C’est vrai, tu fais comme tu peux, selon tes moyens. Tout comme moi. Et malgré tous les mauvais traitements que je subis, je reste comme un chien fidèle : à tes côtés, à te servir, à travailler à ta survie.

Tu peux t’enorgueillir tant que tu veux de savoir jongler avec les émotions, et même de les transcender en sentiments. J’avoue d’ailleurs que tu ne manques pas de créativité dans ce domaine. Que tu puisses, par exemple, associer la vue, l’odeur et le contact de cette peluche miteuse, bourrée d’acariens inquiétants, au réconfort et à la tendresse me dépasse. Mais qui fait le trait d’union entre cet objet que tu chéris et toi ? Moi. Car je suis la porte d’entrée et la porte de sortie de tes sentiments. Leur récepteur et leur émetteur. Et si j’ignore qui, de nous deux, dirige vraiment le grand orchestre de notre sexualité, je sais tout de même une chose : c’est qu’il faut bien que je sois là pour que tu reçoives et pour que tu donnes et l’amour, et le désir, et l’extase.

Tu crois que tu pourrais me lâcher un « merci » de temps en temps ? Non, bien sûr que non. Plaintes. Critiques. Rancœur. Voilà tout ce que je reçois pour mes efforts. Oh, je sais bien. Je sais bien que ce n’est pas entièrement de ta faute. T’en souviens-tu ? Nous nous entendions très bien avant que les autres ne s’en mêlent. Les tensions sont apparues avec ton entrée en société.

Tout a commencé par une bête histoire de taille. À force de te l’entendre dire, tu t’es laissé convaincre que je n’étais pas à la hauteur. Puis vint le poids des silhouettes filiformes des modèles valorisés. Puis ce fut la revue de détail. Le visage trop rond. Le nez trop épaté. Le cou trop court. Les yeux trop marron. Les sourcils trop clairs. Les lèvres trop fines. Le menton trop pointu. Les hanches trop larges. Le ventre trop mou. Le cul trop plat. Rien ne te convient. C’est désespérant. Il y a toujours trop de ci, et pas assez de ça. Une chance que tu ne puisses pas me scruter l’intérieur. Je me demande quels défauts tu pourrais bien inventer à mes organes. L’intestin grêle serait-il assez mince pour toi ?

Quand finiras-tu de comprendre que ce n’est pas moi le problème ? Rappelle-toi, quand tout ce que tu voyais dans ton miroir, c’était une peau trop pâle parce que la mode était aux peaux hâlées, et des cheveux trop raides parce que la mode était aux cheveux bouclés. Et regarde-les, maintenant, ces fantoches. Regarde-les ravaler leurs moqueurs « Cachet d’aspirine ! » tandis qu’ils fuient le soleil et s’aplatissent les cheveux à coups de fer à lisser en t’enviant cette chevelure naturelle, naguère jugée trop plate. Cela ne t’amuse-t-il pas ?

Non, cela ne t’amuse pas. Car l’heure est venue de ton dernier reproche, et celui-ci est parti pour durer jusqu’à ce que la mort nous sépare, j’en ai peur. C’est un fait, je ne peux pas le nier, je ne puis m’en défendre : je vieillis. Mais toi aussi, tu vieillis. Tu t’agaces moins vite. Tu désires moins fort. Tu abandonnes plus vite. Tu apprends à te résigner. Et surtout, tu commences à regarder ta vie à rebours. Tu vois, nous continuons d’évoluer ensemble, comme nous l’avons toujours fait. Ce n’est pas plus de ta faute que de la mienne.

Je ne te demande pas de m’aimer. Mais puisqu’il n’y a aucune incompatibilité fondamentale entre nous, je voudrais que tu m’acceptes comme je t’accepte. Tu parles de moi comme d’une chose qui t’appartient et que tu voudrais pouvoir customiser à ta guise, un héritage imposé et encombrant qui s’interpose entre toi et l’image fantasmée que tu aimerais avoir de toi. Moi non plus, tu sais, je ne t’ai pas choisie. Souviens-t’en. Quand les années auront labouré tes chairs et imprimé leurs sillons indélébiles sur ta peau ; quand tes lignes commenceront à plier sous leur poids ; quand ton regard aura pâli et durci, usé d’avoir trop persécuté ton propre reflet ; quand tes lèvres se seront repliées sur elles-mêmes, convaincues de n’avoir plus à attendre d’être embrassées ; souviens-toi que j’étais là, chaque seconde, comme aucune famille, aucune amitié, aucun amour ne l’a jamais été pour toi.

 


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