Chaque jour, Nina lutte contre les injonctions pour réussir à s’épanouir, et finalement vivre librement. Elle aspire à exister en harmonie avec son corps, à avoir une relation bienveillante avec celui-ci, avec sa chair. C’est ce qu’elle lui explique dans cette lettre.

 

À l’occasion de la deuxième édition de Dépossédées, notre club de lecture, nous vous avions proposé d’écrire sur le thème « Mon corps et moi » et de partager vos créations sur le rapport que vous entretenez avec votre corps. Merci pour vos participations, toujours touchantes, et qui décrivent bien les relations ambivalentes que l’on peut avoir avec notre propre corps, tantôt belles tantôt douloureuses.

 

Je me réveille, et je te bouscule. L’esprit embrumé, je te sens bouger : maladroit, engourdi. Certains jours, tu m’agaces dès le réveil. Tu t’étires, je sens tes muscles, je te regarde. Je passe mon temps à te regarder, à te scruter, sans haine mais sans beaucoup d’amour non plus.

Le rituel du matin consiste à te réveiller avec de la caféine. Des litres les mauvais jours, une seule tasse les bons. Les matinées se font en musique. J’aime bien te regarder quand tu danses. Je t’active de la bonne façon. Je choisis mon angle de vue pour t’aimer du mieux que je peux. Parfois, sans succès. En pleine chanson, je peux m’arrêter et détourner le regard. Je te trouve soudain épais, grossier. Tes bras ballants me donnent envie de te gifler très fort.

Ma morning routine ? Émettre une suite de jugements à ton encontre. J’estime le temps que tu me prends et te maudis un peu. Je suis dure avec toi. Je guette les signes du temps, le sébum en trop, les pores insuffisamment resserrés, les dents qui ne sont pas parfaitement droites, ta graisse ici ou là, tes poils qui repoussent trop vite. Comme toute bonne morning routine qui se respecte, la mienne est devenue automatique. Je te jauge, je te note, je te juge. C’est mon réflexe matinal, mon secret anti bien-être.

Une fois dans la rue, l’envie me prend de vouloir te cacher. Me balader avec toi me rend vulnérable. J’ai envie de te faire disparaître. Je ne supporte pas ces regards sur toi. Tu ne vois pas comme, au détour d’une rue, on nous dévisage ? Les commentaires passés sous silence se lisent sur un visage, se cachent dans un regard.

Certains jours, je décide d’oublier le monde. Parfois, je suis dans un espace suffisamment bienveillant et sécurisé pour baisser ma garde. Je te laisse faire le beau, te montrer, prendre le soleil, te pavaner un peu stupidement. Je me dis dans ces moments-là que tu es quand même joli, et que tu as bien le droit de vivre, de respirer.

Généralement, on aime me répéter que j’ai de la chance de t’avoir, à raison. Je devrais te remercier d’être fonctionnel, de t’être plié aux normes d’une société si violente face à celles et ceux qui faillissent à s’y conformer. Je devrais m’estimer heureuse de n’avoir pas connu la maladie, que tu m’aies épargné des douleurs, des handicaps. Je devrais être fière de ta relative minceur, ravie de ta facilité à bronzer, reconnaissante de tes capacités d’endurance. Je devrais te remercier pour certains de tes subterfuges, comme celui de laisser croire que tu es musclé, quand le sport est à l’arrêt depuis des mois. Je devrais t’aimer davantage et je n’y arrive pas tellement. Je me demande ce qu’il en sera le jour où tu vacilleras et atteindras tes limites. Je ne peux pas me plaindre de toi, ce serait scandaleux de ma part. Pourtant, quand je te regarde, je ne réussis pas à te choyer sincèrement.

De temps en temps, on te commente, sous couvert de compliments, sans ménagement ni respect. Je m’en offusque et du coin de l’œil, je te vois tressaillir de plaisir. L’envie de te gifler revient : ce que tu peux être caricatural parfois ! Je me dis souvent que les autres t’aiment plus que je n’y arrive moi-même, et dans le fond, ça me fait peur. On t’a déjà regardé avec plus d’amour dans les yeux que je ne serai jamais capable de t’en donner.

Au fond, tout ça, tu le sais un peu. Tu vois bien que je prends un malin plaisir à trop boire, trop manger, parfois à t’affamer. Tu sais bien que mon esprit est ailleurs, que je t’ai sculpté pour me conformer aux normes mais que cela n’a plus vraiment d’importance maintenant. Tu sais que quand je te regarde, s’expriment les réflexes de 28 ans d’injonctions à être la plus jolie possible.

J’ai cette conviction que pour s’aimer bien et longtemps, il faut évoluer en même temps et de la même façon. Je ne pense pas qu’on y soit bien arrivé-e-s, toi et moi. Depuis dix ans, tu n’as pas tellement changé. Mais moi, si. Énormément. Et je sais que ce n’est pas tous les jours facile pour toi.

J’essaye de ne plus porter sur toi ce regard si critique qu’on m’a appris à adopter, mais je suis constamment limitée par ce que tu représentes. Je suis une femme cisgenre. Je suis mince. Je peux porter des enfants. Dans chacune de ces dimensions, qui sont au cœur de la société qui est la nôtre, réside pourtant un asservissement. Si je te dénigre parfois, c’est pour que jamais tu ne me domines ni ne me définisses totalement. Que mes colères et indignations n’aient rien à voir avec mes hormones, que mon choix d’avoir un enfant un jour ne soit pas parce que mes cellules crient à la maternité, que ma raisonnable minceur ne soit pas une stratégie d’attraction du mâle reproducteur. Je suis encore aujourd’hui dans ce dilemme impossible : vouloir t’aimer tout en voulant me libérer de ce que tu représentes, sans que tu y sois pour grand-chose. J’aspire à une vie dont tu n’es ni le héros ni le centre. À me réaliser sans ton aide, à être plus que ce que tu donnes à voir.

Je suis désolée, tu sais. Désolée de t’avoir mis autant de pression pour répondre à des critères inatteignables, que ni toi ni moi n’avons choisis. Désolée de me désavouer aujourd’hui. Tu as grandi avant moi, et je t’ai géré comme j’ai pu, en tentant de te plier aux injonctions que je recevais par centaines, sans savoir que je pouvais m’en affranchir. En essayant de t’aimer à travers le regard d’autres, qui ne t’aimaient jamais tout à fait. Je ne savais pas que ce qui comptait le plus, c’était mon propre regard.

Maintenant, je sais. Et même si je ne t’aime pas encore complètement, même si je te scrute encore de temps en temps à la recherche de défauts, je progresse un peu plus chaque jour. Je me raccroche aux moments de symbiose que nous pouvons partager toi et moi. Je te touche en dansant et te remercie d’être vivant. Je cours avec toi et souris en sentant tes muscles se raidir sous l’effort. Je laisse ta puissance m’envahir pendant l’amour. Je m’apaise quand tu gonfles tes poumons et fais vibrer tes cordes vocales pour chanter.

Chaque jour est un pas de plus vers la bienveillance avec laquelle je veux te traiter. Chaque jour est un affranchissement des règles auxquelles on veut nous contraindre. Chaque jour est un maillon de plus à la chaîne qui renforce notre relation.

Je devrais mieux t’aimer, mais je sais que je t’aimerai mieux demain. Nous avons le temps, et il nous reste du chemin.

Je me réveille, et je te bouscule.
Heureusement, tu te réveilles à ton tour.
Comme d’habitude.


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